Si vous étiez du monde, le monde aimerait son bien; mais parce que vous n'êtes pas du monde, puisque mon choix vous a tiré du monde, pour cette raison, le monde vous hait. Jean 15, 19.

COMBAT SPIRITUEL
Dictionnaire de Spiritualité


1. L'Écriture.
2. La Tradition spirituelle.

L'article ASCESE a déjà établi la nécessité d'un effort intérieur allant à supprimer les obstacles au domaine de la charité en nous. Cet effort s'exerce, à proprement parler, non pas contre le péché lui-même, mais contre nos tendances mauvaises ou dangereuses, sources de nos péchés.

La tradition spirituelle, s'engageant, comme nous le verrons, dans la voie ouverte par l'Écriture, et rejoignant par surcroît l'idéal stoïcien (cf. Sénèque, lettre 51: nobis quoque militandum est...), a souvent comparé cet aspect répressif de l'ascèse à une lutte, à un combat contre les ennemis de l'âme. Le présent article étudiera uniquement cette comparaison. Il n'y a pas lieu de revenir en effet sur ce qui a été dit aux mots AGERE CONTRA, ASCÈSE, ABNÉGATION, ni d'anticiper sur les articles FORCE, MORTIFICATION, TENTATION.

1° L'ÉCRITURE


I. Ancien Testament. - Le texte de Job, 7, 1, assimilant la vie de l'homme sur terre à celle d'un soldat, évoque plutôt, dans le texte hébreu, la corvée perpétuelle qu'est pour les mercenaires, la vie des camps. Mais la traduction de la Vulgate militia est vita hominis super terram, a orienté les commentateurs et la littérature spirituelle vers l'idée de combat proprement dit.

II. Nouveau Testament. - La vie du Christ fut une longue lutte contre l'ensemble des forces hostiles au Royaume de Dieu. Au premier rang des adversaires de Jésus, l'Évangile place le démon. La scène de la tentation au désert, nous montre dès le début du ministère public, une lutte personnelle entre Notre-Seigneur et Satan (Mt., 4, 2-11). Si le Christ a tenu à la raconter à ses Apôtres, c'est qu'il y voyait pour nous un enseignement. La grande lutte du chrétien, a lieu en effet, comme dira saint Paul, contre les princes de ce monde de ténèbres, et c'est pourquoi le Christ a voulu s'attaquer en premier lieu à Satan, l'homme fort et bien armé qui se croyait en sûreté dans la maison qu'il avait envahie (Luc, 11, 21). Cette lutte menée par Jésus sans une défaillance lui coûtera la vie, mais par sa mort rédemptrice, le prince de ce monde sera jeté dehors (Jo., 12, 31), cf. J. Lebreton, La Vie et l'Enseignement de Jésus-Christ, Paris, 1931, p. 78-79)

      Satan trouve un allié dans le monde, c'est-à-dire dans l'ensemble de ceux qui, se passionnant pour les biens de la terre, se ferment volontairement à la bonne nouvelle et font échec à l'oeuvre rédemptrice. A cet ennemi visible, le Christ aussi livrera bataille, et il pourra dire aux siens avant de mourir: « ayez confiance, j'ai vaincu le monde » (Jo., 16, 33). Enfin, il n'est pas jusqu'aux complices que Satan et le monde trouvent en nous, contre lesquels le Christ nous ait appris à combattre, en prenant, dans toute sa vie dure et mortifiée, l'offensive contre l'orgueil et la sensualité, et en nous donnant, à l'agonie, l'exemple de la lutte contre la tristesse, la peur de l'effort et le découragement.

      Saint Paul a décrit bien souvent la lutte entre l'esprit et la chair (v.. art. CHAIR). « L'homme est l'enjeu de cette lutte qui doit aboutir à la victoire en lui de l'iniquité ou de la sainteté ». Mais il y prend part aussi comme acteur, et l'apôtre exhorte les Romains à ne pas mettre leurs membres au service du péché comme des « armes d'injustice » , mais de les mettre au service de Dieu, comme des armes qui s'emploieront à des actions saintes. (cf. J. Huby, Saint Paul, Epître aux Romains, Paris, 1940, p. 216-217).

      On connaît aussi les conseils qu'il donne à Timothée (1 Tim., 1, 18 et 2 Tim., 2, 2-3), et le célèbre passage où saint Paul décrit, en une métaphore plus sportive que militaire, la lutte implacable qu'il mène contre son corps (1 Cor., 9, 24-27) cf. F. Prat, Un aspect de l'ascèse dans saint Paul, dans R. A. M., 1921, p. 3-22).

      C'est dans l'épître aux Ephésiens surtout (6, 10-18) que l'apôtre s'étend sur les ennemis de l'âme et sur les armes dont le chrétien doit se servir dans le combat spirituel. Nous avons à lutter, dit-il, non contre la chair et le sang, c'est-à-dire contre des hommes faibles et méprisables, mais contre des pouvoirs plus qu'humains, les Anges mauvais. Pour tenir contre ces adversaires, il faut revêtir l'armure complète, dont saint Paul, par analogie avec l'équipement du légionnaire romain, énumère les différentes parties. Le chrétien est sanglé dans la vérité, « cet accord de la pensée et de l'action qui donne fermeté au regard et allure décidée ». Il a pour cuirasse la justice, « cette rectitude envers Dieu, qui garde le coeur, centre de la vie morale ». Il est chaussé de la promptitude, qui convient aux messagers de l'Evangile de la paix. La foi, c'est-à-dire l'adhésion totale au Christ, lui fait un bouclier contre lequel s'éteignent toutes les flèches enflammées du Malin. Enfin le casque du salut, ou l'espérance du salut (1 Thess., 5, 8) garantit le chrétien contre tout découragement, et la parole de Dieu, dont Jésus s'était servi au désert pour repousser Satan, est le glaive fourni par l'Esprit pour écarter les puissances de péché et d'erreur. A ces « armes de lumière », il faut encore, et de toute nécessité, joindre la prière qui obtient le secours divin et donne aux armes leur efficacité. (cf. J. Huby, Saint Paul, les Epîtres de la captivité, Paris, 1935, p. 244-247).


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2° LES AUTEURS SPIRITUELS


      A partir de ces textes de l'Écriture l'idée de combat est devenue un lieu commun de la littérature spirituelle. « Jusqu'au jour du jugement nous sommes en temps de guerre », écrit saint Thomas (In Ephes. 2, 2). Cette lutte est présentée par les auteurs de deux façons légèrement différentes. Tantôt l'âme apparaît comme une sorte de champ clos où vices et vertus, chair et esprit se livrent un combat continuel (voir par exemple le Liber de conflictu vitiorum et virtutum, du Bx. Ambroise Autpert, P. L., 40, 1091-1106, traduit (et attribué à saint Isidore de Séville) sous le titre Le Combat des chrestiens ou le duel du vice contre la vertu, avec une préface Du combat des chrestiens contre les démons, sans nom de traducteur, Paris, 1676, cf. DS., 1, col. 429; ou encore Thomas a Kempis, Hospitale Pauperum, cp. 3, De duplici pugna carnis et spiritus). Tantôt c'est le chrétien lui-même qui entre en lutte, et, les armes à la main, cherche à terrasser les forces adverses. Mais quel que soit l'aspect sous lequel est décrit le combat, c'est toujours l'idée profonde de saint Paul, il s'agit de faire vivre l'homme nouveau par la mort du vieil homme. Le Christ a toujours à vaincre, en nous et hors de nous, ses ennemis.


I. Les ennemis. - Ces ennemis sont ceux que l'Écriture a déjà démasqués. Satan d'abord. On a peut-être trop tendance aujourd'hui à minimiser l'action du démon. Il est certain que dans les premiers temps du christianisme la persuasion de l'action satanique sur les âmes était des plus vives. Cassien en parle à plusieurs reprises (cf. Col. 7 et 8). Il remarque cependant que d'après ce que les anciens lui ont raconté, les démons n'ont plus la même force de son temps qu'à l'époque déjà lointaine des anachorètes (Col. 7, 23). Et, dit le P. Poullier, le decrescendo a suivi son cours. Aujourd'hui, « ne figure plus dans le cahier de charges des monastères, l'office pour tel ou tel de veiller la nuit pour empêcher mente sanctificata, sinon manu militari, l'accès du malin ». L. Poullier, Le discernement des Esprits, dans Les grandes directives de la Retraite fermée, Paris, 1930, p. 207. Mais si de nos jours on fait de plus en plus grande la part du subconscient qui agit autant dans l'ordre du mal que dans l'ordre du bien, il reste que l'existence de la tentation diabolique est doctrine catholique, et qu'elle est enseignée dans toute la tradition et surtout dans la liturgie. « Aux chrétiens formés par elle » (la liturgie), la vie chrétienne « apparaîtra nécessairement comme un perpétuel conflit avec Satan, en même temps qu'une perpétuelle attente de l'avènement du Christ tout-puissant qui mettra l'ennemi sous nos pieds et nous donnera la victoire » (R. P. Gaston Morin, Pour un mouvement liturgique paroissial, dans Études de Pastorale liturgique, Paris, 1944, p. 31).

      Comment ne pas rapprocher de ces lignes la célèbre méditation des Deux Étendards, où saint Ignace dans le but de démasquer les ruses de l'ennemi, dresse dans une vive lumière les deux chefs qui s'affrontent pour la possession des âmes? C'est toute la tradition qui se trouve résumée dans cette page des Exercices. (Cf. F. Tournier, Les deux Cités dans la Littérature chrétienne, dans Études, 1910, t. 123, p. 644-645).

      Si à l'armée de Satan on joint l'armée du monde - armée double dit saint Augustin, « Duplex acies mundi contra milites Christi, blanditiae et terrores » (sermo 276, P. L., 39, 1256) - on aura l'ensemble des ennemis de l'extérieur. Mais le diable ni le monde ne pourraient rien contre nous s'ils ne trouvaient en nous des complices: les forces les plus redoutables sont en nous. « Nullus hostis metuatur extrinsecus: te vince et mundus est victus » (Saint Augustin, Serm. 57, P. L., 35, 391). « Ne cherche pas à tuer l'iniquité comme si elle était en dehors de toi. Regarde en toi-même, vois quelle est la puissance qui combat... Ton iniquité est née de toi; c'est toi et nul autre qui se révolte contre toi (In psalm. 63, 9, P. b., 36, 764). « Les armes du démon sont nos vices, écrit François d'Ossuna dans son Troisième abécédaire... notre chair est son bouclier... il trouve des alliés dans nos sens, notre mémoire, nos quatre passions et notre santé misérable ».

      Satan, le monde, la chair voilà « la trilogie malfaisante » dont on a dit qu'elle avait eu tant de succès au moyen âge (v. A. Combes, Un témoin du socratisme chrétien au XVe siècle, Robert Ciboule, dans Archives d'Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age, t. 8, 1933, p. 222. Faut-il chercher à cette trilogie une origine cistercienne comme le suggère M. Combes qui cite saint Bernard, In Cantic. Cant. serm. 1, n. 9, P. L., 183, 788 D, et les Meditationes Piissimae, cp. 12. n. 33, 34, P. L., 184, 503 B? On la trouverait peut-être déjà dans saint Augustin, v. g. De Agone Christiano, cp. 6, P. L., 40, 294). Contre ces ennemis du Christ et des âmes, un seul mot d'ordre: la lutte sans merci. La vertu véritable ne s'acquiert que « l'épée au poing » (S. François de Sales, Entretiens, 16, Des Aversions, éd. d'Annecy, t. 6, p. 294). Saint Ignace dans la Contemplation du Règne nous montre le Roi éternel conviant tous les hommes à lutter avec lui contre ses ennemis. Cet appel est de tous les temps: tous les vrais chrétiens l'ont entendu.


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II. La lutte. - Les textes abondent de toutes parts. Nous nous contenterons d'en isoler, presque au hasard, quelques-uns plus expressifs. « Nous donc, mes frères, combattons, de façon à être tous couronnés » (2a Clementis ad Cor., 7, 2-3). La lutte s'impose, qu'on soit parfait ou non (Origène, Hom. in lib. Jesu Nave, P. G., 12, 885 A). Nuit et jour, il faut combattre, ouvertement ou en secret, au dedans comme au dehors de soi (S. Greg. de Naz., Oratio 2a, 91, P. G., 35, 493 B). Dieu exige qu'on lutte contre le péché, mais c'est lui seul qui le déracine. « Lutter, résister, frapper durement, être maltraité, cela, oui, dépend de toi; mais déraciner est l'oeuvre de Dieu seul » (Pseudo-Mac., Hom. 3, 4, P. G., 34, 469 C). Le combat ne cesse que pour ceux qui sont parvenus à la charité parfaite et sont enchaînés par la grâce (Pseudo-Mac., Hom. 26, 14, P. G., 34, 684).

      Saint Augustin a ici, comme souvent, les formules les plus denses. Le but du combat, expose-t-il dans l'Enarratio in Ps. 143, c'est la paix intérieure, et la paix, c'est chaque chose à sa place, l'inférieur soumis au supérieur, comme la femme à son mari c'est-à-dire l'homme soumis à Dieu, et la chair soumise à l'homme « Tu Deo, tibi caro », (In Psalm. 143, 5, 6, P. L., 37, 1860). Combat d'ailleurs inéluctable et sans merci « ou bien tu mets à mort l'iniquité, ou c'est l'iniquité qui te tue (In Psalm. 63, 9, P. L., 36, 764). Toute la vie des saints est dans cette guerre (Serm. 151, 7, P. L., 39, 820). Et donc Pugna, pugna, « Combats, combats », et cela avec confiance, les yeux fixés sur la récompense « celui qui t'a régénéré, c'est ton juge; il t'a proposé le combat, il te prépare la couronne » (Serm. 57, P. L., 35, 391).

      On peut voir dans ce Dictionnaire à l'article CASSIEN la place que le Combat spirituel tient dans la spiritualité de cet authentique représentant de la tradition.

      Saint Jean Climaque, au quinzième degré de son Echelle du Paradis, dégage le domaine ou l'essence du Combat spirituel en le distinguant des premiers mouvements de la nature, de la captivité du péché et de la passion toute formée. Le vrai combat spirituel serait l'affrontement en forces égales de celui qui tente et de celui qui est tenté, l'âme demeurant victorieuse si elle veut vaincre, et vaincue si elle ne veut pas vaincre (P. G., 88, 896-897. La lutte et le combat consistent dans l'égalité des forces, avait déjà dit le Pseudo Macaire, 3, 6, P. G., 34, 472 B).

      La lutte spirituelle est deux fois obligatoire pour un pontife et un chef, écrit saint Bernard à Raoul, patriarche d'Antioche: « Confortare et esto robustus: accingere, sta in proclio, pugna fortiter pro gregibus tibi commissis, quos te necesse est Commissori ex integro reconsignare: pugna et pro te ipso, quia et pro te habes exigere rationem (Ep. 392, P. L., 182, 599). Rien de plus nécessaire à l'âme que d'apprendre à lutter, dit l'auteur du sermon sur l'Armure du Chrétien attribué à Tauler. « La science de combattre est la seule chose peut-être qui ait manqué à ces ermites d'une vie d'ailleurs sublime, et qui, dans la solitude, sont tombés ». (J. Tauler, OEuvres, trad. E. P. Noël, t. IV, Paris, 1911, p. 225 à 237).

      Les deux livres de Gérard de Zutphen, De reformatione virium animae, et De spiritualibus ascensionibus, se développent en partie autour de l'idée du combat contre les vices, et le chartreux Dom Innocent Le Masson avoue, dans son Introduction à la vie intérieure et parfaite, avoir appris dans l'Imitation « la discipline militaire du combat spirituel »(Intr., t. I, p. 612).

      Bataille et longue bataille que la vie, parmi le tourbillon de nos agitations, dit Jean de Bonilla, l'auteur du Traité de la paix de l'âme, où le P. Ubald d'Alençon voit une des sources franciscaines du Combat spirituel. Dès que ce dernier livre a paru, on ne s'étonne plus de rencontrer des volumes plus ou moins similaires qui renferment des parties entières consacrées à la lutte spirituelle: le Tyrocinium militiae sacrae, du chartreux René Hensaeus, 1609; l'Enchiridion militiae christianae (dont le titre fait songer au livre d'Erasme: Enchiridion militis christiani) du jésuite Henri Marcellin, 1632; le Certamen Bonum de l'Ermite de saint Augustin, le Bx. Alphonse de Orosco, 1692. Ce qu'on y trouve nous est déjà substantiellement connu. A mentionner pourtant que vers l'époque de ces derniers auteurs, sainte Thérèse (Chemin de la Perfection, ch. 18) et saint François de Sales (Entretiens, éd. d'Annecy, t. 6, p. 298), tout comme Tauler, s'unissent à Origène pour ne dispenser personne même les parfaits du combat spirituel.

      Il serait fastidieux de multiplier les textes, l'idée se retrouvant dans toutes les spiritualités. Notons seulement deux traits tirés de la vie de deux âmes appartenant à deux écoles spirituelles bien différentes. Quand parurent les ouvrages du Maréchal Foch, alors professeur à l'École de guerre, son frère, le P. Germain Foch en lut avec le plus vif intérêt tout ce qu'il pouvait utiliser dans les parties générales au point de vue de la conduite des hommes, et quelqu'un disait de lui « Il semblait mener le combat spirituel comme son aîné mena la grande Guerre » (cf. R. de Sinéty, Le Père Foch, Toulouse, 1931, p. 157-158 et p. 124). Et le P. Philippon a souligné le rôle important que joua, dans la vie de Soeur Elisabeth de la Trinité le combat spirituel comme préparation aux grâces mystiques. A dater du jour de sa première confession « elle entra en lutte contre ses défauts dominants, colère et sensibilité. Cette rude phase du combat spirituel durera jusqu'à dix-huit ans » (M. M. Philippon, La Doctrine spirituelle de Soeur Elisabeth de la Trinité, Paris, 1938, p. 28), et chaque jour elle marque sur un carnet victoires et défaites (ibid., p. 34-35). Les Souvenirs édités par le Carmel de Dijon montrent qu'elle conserva jusqu'à ses derniers jours cette âme vaillante et amie de l'effort (Soeur Elisabeth de la Trinité, Souvenirs, Dijon, 1915, p. 224). On sait que soeur Elisabeth de la Trinité bénéficia un moment de la direction du P. Foch.

      « Une bonne guerre », voilà donc, en résumé, suivant l'expression de Dom Innocent Le Masson, l'occupation des hommes sur la terre, et il faut savoir que cette guerre sera sans trêve, car nous aurons « l'ennemi sur les bras tant que nous vivrons ». (Dom Innocent Le Masson, o. c., t. 2, p. 8).

      Il reste à dire quelques mots sur les armes et la tactique du combat.

      Les armes seront celles de la panoplie du ch. 6 de l'épître aux Ephésiens. Tantôt les auteurs s'attachent à la détailler tout en notant la signification symbolique des armes qu'ils recommandent (ainsi S. Nil, Epître à Cléobule, P. G., 79, 241; S. Jean Climaque, Echelle du Paradis, 4e degré, P. G., 88, 678; Sermon sur L'Armure du chrétien, dans les oeuvres de Tauler, o. c., p. 235). Tantôt ils ajoutent telle ou telle vertu qui, suivant l'angle sous lequel on la considère, se présente soit comme un moyen soit comme un fruit du combat spirituel: la défiance de soi, la confiance en Dieu, le bon usage des puissances du corps et de l'âme, et l'exercice de la prière. (L. Scupoli, le Combat Spirituel); strenuitas, severitas, benignitas (Gérard de Zutphen, De Spir. Ascen., ch. 50); une volonté bien décidée et bien dressée (D. Innocent Le Masson, o. c., t. 1, p. 8); la mortification contre le démon de l'incontinence (Cassien); et enfin, l'arme la plus efficace dans les combats qu'ont à soutenir les parfaits, l'humilité (Tauler, o. c., p. 229, Ste Thérèse d'Avila, Chemin de la Perfection, ch. 18, S. François de Sales, Entretiens, 16).

      Mais toutes ces armes ne serviraient à rien sans la prière, grâce à laquelle le Seigneur combat avec nous.

      Pour Diadoque, la grande arme contre les illusions du démon, c'est l'invocation du Seigneur Jésus et la méditation de son saint et glorieux nom (Diadoque, Cent chapitres sur la perfection spirituelle, ch. 59 et 61). Et parmi les armes nombreuses que Thomas a Kempis énumère dans l'Hospitale Pauperum, ch. 16, armes d'or, armes d'argent, d'airain brillant, de fer, les armes d'or sont les noms de Jésus et de Marie.

      La tactique enfin du combat spirituel sera en tout analogue à celle des guerres terrestres où l'on sait se tenir en état d'alerte, résister, se replier au besoin, ou passer à l'offensive. Avant tout, être sur ses gardes « non cesses te praeparare ad certamen quia a dextris et a sinistris hostes sunt, qui numquam quiescunt » (Imitation, liv. 2, ch. 9, n. 8). Puis quand l'ennemi se présente, la bonne tactique consistera parfois à prendre la fuite: en cela réside souvent le courage quand il s'agit de chasteté (cf. Gérard de Zutphen, De refor. vir. animae, ch. 38; L. Scupoli, Le combat spirituel, ch. 19); parfois à se retrancher pour résister (François d'Ossuna, Troisième Abécédaire).

      Mais les vrais combattants passeront à l'offensive. Même quand l'ennemi nous laisse an repos, il ne faut pas avoir peur de l'attaquer « si les occasions ne se présentent pas, aller au devant d'elles pour les rencontrer » S. François de Sales, Introduction à la vie dépote, ch. 10). Cette tactique ne peut cependant pas s'employer contre les tentations de la chair. Mais en dehors de ce domaine bien délimité, il ne faut pas craindre de laisser renaître las mouvements de l'appétit sensitif « afin d'avoir occasion de les combattre encore une fois avec plus de force qu'auparavant », et même de « les faire venir à un troisième combat pour s'accoutumer à les repousser avec un généreux mépris » (L. Scupoli, Le Combat spirituel, ch. 8). Notons enfin le conseil donné par beaucoup de maîtres de la vie spirituelle (v. g. Gérard de Zutphen, De spiritualibus ascensionibus, ch. 53) d'abattre les ennemis l'un après l'autre, en commençant par la défaut dominant, tactique à laquelle saint Ignace donnera ses règles définitives quand il expliquera, dans ses Exercices Spirituels, l'examen particulier.

      A propos de ces tactiques de combat, on peut voir, dans la Tractatus de Pace et Tranquillitate animae, de Gilbert de Tournai, une description d'un combat an règle entre l'âme et las armées du démon, du monde et de la chair, avec ruses, embûches, reconnaissances, attaques et contre-attaques... On préférera peut-être relire en terminant la balle page de l'Action où M. Blondel se fait l'écho de toute la tradition chrétienne:

      ...Il est prudent de s'exercer d'avance à la lutte, de provoquer au combat des adversaires secrets tandis qu'ils semblent amortis et démasqués, et de s'habituer à les voir tels qu'ils sont, avant l'heure des surprises et des illusions. Il est bon de prévoir, d'analyser et de jouer toutes les passions et les vices, saut un, celui-là même dont on fait le principal et l'unique aliment de la curiosité, des romans ou des spectacles... Si nous ne prenons pas l'offensive contre les ennemis de la volonté, ce sont eux qui se coalisent contre elle. Il faut se battre: celui-là perdra nécessairement la liberté avec la vie, qui fuira le combat. Même chez les meilleurs, il y a des trésors de malice, d'impureté et de mesquines passions.

      Qu'on ne laisse pas ces puissances hostiles se grouper en habitudes et en systèmes; qu'on les divise par l'attaque; qu'on s'impose d'unir les forces fidèles contre l'anarchie, avant le temps des coalitions, des complicités et des trahisons. D'avance, tout semble si aisé! on se croit armé contre les dangereux entraînements. Mais jamais rencontre-t-on juste ce qu'on avait prévu? et c'est l'inattendu qui décide presque toujours de tout. Aussi, pour se garder du vertige de la dernière seconde et des sophismes de la conscience travestie qui prouvent que tel acte est permis ou tel plaisir légitime, il faut s'habituer à prendre l'offensive et à taire plus qu'éviter ce qu'on ne doit pas; il faut pouvoir répondre avec la force de l'expérience antérieure: « Même si c'est légitime, je veux m'en priver ». Contre les mouvements involontaires, ce n'est donc pas assez de vouloir, on serait surpris et la volonté même ferait défection; ce n'est pas assez de résister, on serait vaincu. Sans l'attendre, il faut agir directement contre l'adversaire, le provoquer, disions-nous, éveiller, par la lutte, des états de conscience nouveaux, afin de le mater et de capter jusqu'en son origine la source des entraînements révolutionnaires. Agere contra. L'action voulue est le principe de l'action de plus en plus volontaire et libre (M. Blondel, L'Action, Paris, 1936, t. II, p. 222-224).

      Il serait superflu de chercher à donner une bibliographie complète. Outre les auteurs cités, on peut consulter: Dominique de Monteleone, Battaglia spirituale, Roma, 1615. - Melebior Cano, La victoire sur soi-même, trad. Legendre, Paris, 1923. - Le Combat chrestien, s. 1. n. d., 1re moitié du XVIe siècle (Manuel du Libraire). - Le Combat spirituel, [Desmarets de Saint-Sorlin], Paris, 1652. - Le Combat spirituel réduit en exercices peur la retraite annuelle... [Timothée de Ramier, Minime], Avignon, 1634. - J. B. Bossuet, Traité de la concupiscence. - J. Ribet, L'ascétique chrétienne, cbap. X, 16, Obstacles à la perfection. - Tanquerey, Précis de théologie ascétique et mystique, chap. II, art. 2, § 1. De la lutte contre les ennemis spirituels. - B. Roland-Gosselin, Le Combat chrétien selon S. Augustin, dans V. S., 1930, t. XXIV, p. 71 et ss.

Pierre BOURGUIGNON et Francis WENNER      


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