" Je suis venu pour que les hommes aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance " Jean 10, 10

extrait du livre de Jean-Marc Bot:
Osons reparler de l'enfer


   (...) En livrant sa vie par amour pour chaque être humain, le Rédempteur offre à tous, sans exception, le point d'appui qui manquait. Grâce au Christ il n'existe aucune personne humaine, du début à la fin de l'histoire universelle, qui n'ait à sa portée, d'une manière ou d'une autre, la route et le pont du « voyage éternel ». Pour ceux qui ont vécu avant l'arrivée du Christ, la voie s'est ouverte dans le séjour des morts, par la descente aux enfers. Après sa résurrection elle est devenue accessible à tout instant pour tous, grâce au mystère de l'Église « sacrement universel du salut ».

   Ainsi, aujourd'hui, tout être humain bénéficie de la grâce suffisante du salut dans la mesure où sa conscience est droite. Cette grâce lui vient de l'Église du Christ, qu'il le sache ou non, quelle que soit sa religion ou son absence de religion. Comme on le dit dans la liturgie de la messe, tout acte sacramentel ou existentiel des baptisés en état de grâce est offert « pour la gloire de Dieu et le salut du monde ». Dans la communion des saints tous les hommes droits sont reliés spirituellement.

La descente aux enfers

   Avant la mort de Jésus-Christ, l'humanité entière ne savait pas envisager la mort comme un passage vers la condition divine éternelle (le ciel). Chez tous les peuples, y compris le peuple juif, l'au-delà se présentait plutôt comme le séjour des morts (Hadès pour les Grecs, Shéol pour les Hébreux). Même si l'on distinguait des degrés de bonheur et de malheur, en fonction d'une certaine justice, on n'imaginait pas que les âmes des morts puissent accéder vraiment au bonheur divin.

   Ce fait culturel trouve sa justification doctrinale dans la théologie du Nouveau Testament. En effet, le Christ est venu habiter le monde comme
« l'astre d'en haut, pour illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l'ombre de la mort » (Lc 1, 78-79). Sans cette lumière, l'ombre projetée par la mort s'étend sur ses deux versants: en deçà et au-delà. Les hommes sont collectivement enfermés dans les conséquences du péché, puisque « tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu » (Rm 3, 23). Ce statut collectif de l'humanité, solidaire en Adam (Rm 5, 12), est bien symbolisé par l'image d'un fleuve, infranchissable tant qu'il n'existe aucun pont pour passer d'une rive à l'autre. Même si la grâce du salut est déjà offerte dans ce temps d'attente, comme une sorte de ticket pour le pont futur, tout le monde se trouve provisoirement logé à la même enseigne, avec ou sans ticket. Il sera réservé au Verbe incarné de construire le pont, de l'inaugurer et d'ouvrir toutes grandes les portes du ciel en devenant « le premier-né d'entre les morts » (Col. 1, 18). « Il fallait qu'il obtînt en tout la primauté », ajoute saint Paul, car lui seul était capable de dessiner l'accolade entre ciel et terre. Lui seul pouvait remplir la vie terrestre d'un contenu d'éternité et lui permettre ainsi de mûrir pour qu'elle accède finalement au bonheur divin.

   Le dogme de la descente aux enfers présuppose donc l'affirmation suivante: tous ceux qui ont vécu avant cet événement salutaire ont été soumis après leur mort à la condition commune du séjour des morts. Ils y ont vécu comme
« des esprits en prison » (Col. 1, 18), des âmes privées de la vision béatifique et retenues dans les ténèbres mortelles jusqu'à l'arrivée du Rédempteur. Des plus saintes aux plus dépravées, ces âmes ont subi le pouvoir global de l'enfer, en dehors de toute participation à la gloire divine. Elles ont connu la domination permanente de Satan et de ses anges déchus dont les escadrons de la mort contrôlaient cet empire souterrain (selon la représentation des anciens). On comprend alors cette définition de l'oeuvre du Christ donnée par l'épître aux Hébreux: « Puisque les enfants avaient en commun le sang et la chair, lui aussi y participa pareillement afin de réduire à l'impuissance, par sa mort, celui qui a la puissance de la mort, c'est-à-dire le diable, et d'affranchir tous ceux qui, leur vie entière, étaient tenus en esclavage par la crainte de la mort » (He 2, 14-15).

(...)

   En tenant compte de ces remarques nous pouvons maintenant poursuivre la découverte de la descente aux enfers par une précision de vocabulaire. Le mot « enfers », au pluriel, doit être compris comme l'indice d'une pluralité de situations au royaume des morts. Certes, il ne s'agit sans doute pas d'une diversité de même nature que pour les multiples demeures dans la maison du Père (Jn. 14, 2). Mais la Tradition (Par exemple saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, III, q. 52) a distingué au moins quatre situations: les limbes des justes, les limbes des enfants morts avec le seul péché originel (Sujet à aborder plutôt en rapport avec la vie éternelle au ciel), le purgatoire, l'enfer des damnés en compagnie des anges déchus. Là encore, le vocabulaire mérite de nouvelles précisions. L'usage du mot « limbes » se justifie pleinement dans la mesure où il corrige l'image très spatiale et matérielle des lieux inférieurs (enfers). Étymologiquement, il introduit les notions de bordure, de périphérie, et celles de flou, incertain, provisoire. Même pour englober le purgatoire d'avant le Christ, nous aurions peut-être intérêt à reprendre ce vieux mot, d'autant plus qu'il est recyclé aujourd'hui dans la culture non chrétienne avide de thèmes ésotériques et mystiques empruntés à toutes les traditions anciennes.

   Quel que soit le vocabulaire utilisé, la descente du Christ aux limbes des justes est une action libératrice, un acte de victoire au royaume des morts.
« C'est le sens premier que la prédication apostolique a donné au mot à la descente aux enfers: Jésus a connu la mort comme tous les hommes et les a rejoints par son âme au séjour des morts. Mais il y est descendu en Sauveur, proclamant la bonne nouvelle aux esprits qui y étaient détenus... Jésus n'est pas descendu aux enfers pour y délivrer les damnés ni pour détruire l'enfer de la damnation mais pour libérer les justes qui l'avaient précédé. » (Catéchisme de l'Église catholique n°s 632-633 qui se réfèrent entre autres à 1 P 3, 18-19). Cet événement ne prolonge pas la Passion, contrairement à ce que pensent certains, puisque tout est accompli à l'instant de la mort. Il se situe plutôt sur le versant de la Résurrection, comme l'ont compris les artistes et théologiens orientaux qui fêtent Pâques en célébrant la rencontre du Sauveur avec Adam et Ève et tous les justes qui l'ont précédé dans l'histoire depuis les origines. L'âme du Christ n'est donc plus souffrante. Elle n'est plus directement sous la pression du péché. Elle visite l'abîme tandis que son corps se tient inerte et sans vie, mais intact, dans le tombeau du Golgotha. Sa solidarité avec les morts se manifeste dans cette séparation momentanées du corps, où l'on peut voir une violence objective, un état antinaturel découlant de la condition mortelle héritée du péché originel. Pourtant l'unité de la personne du Christ demeure, puisque sa nature divine assume en même temps le corps et l'âme. C'est pourquoi saint Thomas d'Aquin peut dire que toute la Personne du Sauveur est descendue, tandis que sa nature humaine ne l'a suivi que partiellement, l'âme étant privée de son corps (Somme théologique, III, q. 52, a. 3). On en arrive ainsi à présenter l'événement de manière plus précise: l'âme du Christ, unie à sa personne divine, elle-même unie à sa dépouille mortelle non corrompue, pénètre dans la prison des âmes avec toute la force de l'amour qui vient de se livrer sur la Croix pour le salut universel. En vertu de sa victoire sur le péché et la mort, elle est la seule à se trouver libre parmi les morts. À son contact sacramentel, toutes les âmes des justes sont illuminées et entraînées vers ce paradis qui n'est autre que le règne de l'amour divino-humain. La bonne nouvelle annoncée aux morts produit immédiatement son effet libérateur.

   L'enfer proprement dit perçoit cet événement comme une véritable catastrophe. Il subit de plein fouet le choc de l'amour qu'il a lui-même rejeté. En un instant il voit son pouvoir sur les hommes se briser et se réduire à son cercle le plus étroit: celui du refus obstiné qui implique l'enfermement définitif sur soi. Jésus lui-même ne peut pas descendre dans cet enfer puisqu'il représente l'opposition la plus irréductible à sa miséricorde. Pendant sa Passion, il a subi son attaque au point de sembler submergé. Par sa descente aux enfers, il démontre que rien, finalement, n'a pu vaincre l'amour et ne pourra le vaincre dans l'avenir. Et il impose à l'enfer, sur son propre terrain balisé par la mort, la pression glorieuse de l'éternel amour:

Oui, l'amour est si fort qu'il résiste à la mort,
son ardeur inflexible a son ombre aux enfers,
ses éclairs, ses flambées, fusent en traits de feu,
flamme et fulguration, c'est l'incendie de Dieu.
Toutes les grandes eaux des fleuves et des mers
ne pourront submerger ni éteindre l'amour
(Cantique des Cantiques 8, 6-7).

   Désormais les portes du Shéol sont ouvertes. La mort physique a changé de sens pour tous ceux qui l'abordent avec une âme ouverte au salut éternel. Au lieu d'imposer sa loi par la crainte, la résignation ou la révolte, elle se change, par le miracle du don total, en instrument de rédemption. L'arme principale du diable se retourne contre lui. Voilà pourquoi « la descente aux enfers est l'accomplissement, jusqu'à la plénitude, de l'annonce évangélique du salut. Elle est la phase ultime de la mission messianique de Jésus, phase condensée dans le temps mais immensément vaste dans sa signification réelle d'extension de l'oeuvre rédemptrice à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, car tous ceux qui sont sauvés ont été rendus participants de la Rédemption » (CEC N° 634).


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