Comme Jésus descendait à terre, un homme de la ville vint à sa rencontre. Cet homme était tourmenté par des esprits mauvais; depuis longtemps il ne portait pas de vêtement et n'habitait pas dans une maison, mais vivait parmi les tombeaux. Quand il vit Jésus, il poussa un cri, tomba à ses pieds et dit d'une voix forte: - Que me veux-tu, Jésus, fils du Dieu très haut? Je t'en prie, ne me punis pas! Il dit cela parce que Jésus ordonnait à l'esprit mauvais de sortir de lui. Cet esprit s'était emparé de lui bien des fois; on attachait alors les mains et les pieds de l'homme avec des chaînes pour le garder, mais il rompait ses liens et l'esprit l'entraînait vers les lieux déserts. Jésus lui demanda: - Quel est ton nom? - Mon nom est "Multitude", répondit-il. En effet, de nombreux esprits mauvais étaient entrés en lui. Et ces esprits priaient Jésus de ne pas les envoyer dans l'abîme. Il y avait là un grand troupeau de porcs qui cherchait sa nourriture sur la colline. Les esprits prièrent Jésus de leur permettre d'entrer dans ces porcs. Il le leur permit. Alors les esprits mauvais sortirent de l'homme et entrèrent dans les porcs. Tout le troupeau se précipita du haut de la pente dans le lac et s'y noya. Luc 8, 26-33.

5. Thérapeutique

DR FRANÇOISE DOLTO. Le diable chez l'enfant.


I. ANALYSE DES DESSINS DE TROIS ENFANTS


      Dessins I et II.

dessins I et II

      Voici deux dessins d'un garçon de 11 ans. Il les apporte l'un recouvrant l'autre, de sorte que la superposition des dessins nous donne une image dans laquelle nous voyons les cornes du diable N° 1 rouge anguleux, (caricature inconsciente du père) servir de cornes au diable jaune de forme ronde (caricature inconsciente de la mère). Une paire de cornes pour deux masques diaboliques ainsi maléfiquement couplés. C'est vers la fin de sa récupération psychique que l'enfant apportait ces dessins.

      Cet enfant dont le cas a été publié par ailleurs (NEF mai 1945) présentait des troubles profonds dans son comportement social: vols, mensonges, indiscipline, négativisme, nullité scolaire, et dans son comportement individuel: plaisir à courir en plain air des risques mortels (une chute d'un parapet de pont ne l'avait pas rendu prudent), besoin d'être toujours à plat ventre par terre chez lui, inoccupé. Tous ces troubles étaient survenus brusquement lors de son contact avec l'éducation libre de la sixième nouvelle. Cet enfant jusque-là très bon élève, studieux, timoré, discipliné, très obéissant et d'une politesse extrême avait été mis, en raison même de ses qualités qui le faisait apprécier comme un bon élément, dans la sixième nouvelle afin de rehausser le niveau plutôt faible de la classe.

      Le mode d'enseignement qui fait appel chez les enfants à la créativité plutôt qu'à l'obéissance et à la servilité psychique, a bouleversé d'une façon profonde le sens du Bien et du Mal qu'il avait eu jusqu'alors. L'étude entreprise avec l'enfant sur la ressemblance inconsciente existant entre ces deux visages de diable et le visage de chacun de ses parents nous a révélé d'existence d'un désarroi intérieur. L'idéal du Bien et du Mal qu'il s'était construit dans le climat familial s'opposait à ce nouvel idéal plus large, ou l'obéissance n'était pas la valeur principale et qui menaçait de renverser l'ancienne échelle de valeur morale. Derrière le droit d'agir, de travailler seul ou en équipe, d'observer la vie, l'enfant sentait s'éveiller en lui ses désirs de curiosité, de liberté, réfrénés dès son jeune âge au nom des principes éducatifs intriqués à des habitudes religieuses. Collaborer librement avec les autres et avec le professeur, pour animer la classe, c'était l'idéal des élèves de sixième nouvelle. Cela présentait un grand danger par rapport à l'idéal ancien d'un robot servile. Ces dessins représentaient sous les traits du démon, les mauvais conseillers. Les écouter lui avait semblé bien, mais cette perfection satisfaisante dans ce climat familial étroit était une illusion. Atteindre à ce résultat de petit garçon modèle aussi « raisonnable » qu'une « grande personne » l'avait acculé à l'impuissance dans toute société extra-familiale.


      Dessin III.

dessin III

      Voici le dessin d'un garçon de 9 ans présentant de l'énurésie, pour laquelle il vient chez moi. Son caractère non pathologique en apparence est toute douceur et toute sensibilité. Il est très « raisonnable », s'exprime comme un adulte, il est bien doué intellectuellement, on le dit paresseux, indifférent à son travail. Il est très calme. Il a de l'asthme chronique depuis l'enfance. Sa mimique est pauvre, son comportement guindé, très poli.

      Son dessin est celui d'un monstre polychrome prodigieusement denté. Il a l'échine en dent de scie, le museau surmonté de trois cornes, l'oriflamme vert dont il est orné est le signe de la liberté que cet animal se permet dans un monde imaginaire créé par l'enfant dans les profondeurs de la terre. Ce monstre est gardien de richesse incommensurables.

      Remarquez la raideur des quatre pattes comparée à l'énergie soutenue et agressive que traduisent les dents de l'échine.

      Cet enfant trop sage, fausse grande personne, nous parle lors de l'analyse du dessin de son désir de faire du bruit, de grimper partout, désir qui était refréné depuis son enfance et conçu comme Mal par lui, parce qu'il eut gêné le travail de son père et peiné ses parents pour lesquels il avait beaucoup d'affection. Son danger intérieur inclus dans les profondeurs de sa nature physiologique s'exprime sous les traits d'un monstre animal. Ses scrupules d'enfant affectueux, exacerbés par une très vive sensibilité mal dirigée par des parents aimant la tranquillité et peu compréhensifs des besoins de l'enfant, lui font concevoir comme néfastes les impulsions naturelles de sa petite enfance. Ces impulsions à faire du bruit, à courir, jouer, danser, faire des mouvements désordonnés, le faisant mal juger de ses parents, c'est-à-dire de sa conscience du bien et du mal, il y avait renoncé avant même de pouvoir sublimer l'énergie vitale que ces manifestations traduisaient. Le monstre dangereux, c'est son dynamisme enfermé au fond de sa personnalité et gardant inutilement prisonnières des richesses psycho-affectives.


      Dessins IV, V et VI.

      Ces trois dessins sont d'un même enfant, garçon dont le comportement est adapté à la vie. Les dessins IV et V ont été faits à 23 mois, le dessin VI à 32 mois. Peut-être sont-ils susceptibles de nous éclairer davantage sur l'évolution qui se fait de l'idée d'un être aux instincts monstrueux à la projection de cette idée dans un monde animal, puis dans un diable à tête humaine avec ou sans corps monstrueux. J'aimerais que d'autres personnes recueillent des traductions graphiques de tout-petits afin que les psychologues puissent étudier à fond le problème des éléments dangereux (pulsions, affects, émois) projetés sous forme de graphismes.

      Le dessin N° IV comparé au dessin N°V nous montre une forme aux lignes souples et ascendantes, celles-ci sortent même des limites du papier. L'enfant l'appelle un ange.

      La forme à laquelle il donne le nom de diable présente une ligne supérieure en dents de scie (semblable à l'échine du monstre du dessin N°III) et des prolongements inférieurs et latéraux très divergents, plutôt agressifs.

dessins IV et V

      La forme appelée « diable » par l'enfant comprend trois petits cercles interprétés par l'enfant comme étant les yeux du diable. Chacun de ces yeux regarde dans une direction différente, ils semblent dotés de mandibules.

      Dans la forme appelée « ange » les trois yeux sont centrés et les traits qui pourraient être des mandibules d'une tête à trois yeux ne divergent pas. Ces sortes d'antennes ou de mandibules semblent être au service de ce groupe visuel homogène.

      Le dessin N°VI dans lequel certains verront une tête de mort n'a pas été conçu par l'enfant de deux ans et demi comme tel. Pour lui c'est un « diable » et il dit après avoir exécuté son dessin: « Il n'y a pas de quoi avoir peur puisque c'est un dessin... mais si c'était vrai... » et il n'ajoute rien. Pour lui l'horreur de cette forme imaginée et imaginaire vient de ce qu'elle lui rappelle le visage humain doté de cinq étages de mâchoires. Or pour les psychanalystes, la psycho-physiologie de l'enfant de 30 mois est animée d'une forme de libido (énergie physiologique) qualifiée d'orale agressive (C'est-à-dire que son énergie à vivre, à croître, est entièrement dépendante de l'instinct de nutrition qui est l'instinct de base à cet âge. Les personnes qu'il aime sont celles qui lui donnent à manger. Sa façon de connaître est de mettre à la bouche, ou avec ses mains de prendre et broyer (comme avec les dents). Il n'est pas conscient encore de ce qu'il veut exécuter, produire, faire, mais il est très conscient de ce qu'il veut prendre, recevoir, avoir.). Un visage humain dépouillé de corps et qui centre une énorme énergie, traduit les ambitions de l'enfant à cet âge, une envie extrêmement violente de devenir grand, envie encore exagérée par la présence nouvelle d'un petit frère.

dessin VI

      Devenir une grande personne, imiter les adultes au lieu d'être un enfant satisfait de son corps inhabile, voilà le danger intérieur, l'ennemi orgueil que ce petit sentait en lui. Il se sentait dévoré (toutes les dents) du désir de tout comprendre; or, comprendre, signifie à cet âge, manger, posséder, en étant le plus fort. Réduire tout ce qu'on voit (les deux yeux) en éléments assimilables intellectuellement, le désir d'être 5 fois plus agressif que ne le peut sa nature.


II. QUELQUES RÉFLEXIONS SUGGÉRÉES PAR L'IDÉE
DU DIABLE DANS LA PSYCHOLOGIE INFANTILE


      Les enfants subissent le monde des adultes et y réagissent. Aussi l'idée de l'existence du diable, le mot de diable précocement employé dans leur vocabulaire, ne doit pas nous surprendre. Ne voit-on pas dans les familles les moins chrétiennes, des adultes faire allusion à l'idée du diable lors d'une espièglerie de l'enfant, bien que ce mot soit dénué pour eux de tout sens métaphysique?

      Il est rare que l'enfant assimile le diable aux personnages fantastiques de son monde imaginaire. Il est un personnage à part, sans liaison aucune avec le Père Noël, les fées, ni même avec les sorciers et sorcières. Autour de lui plane une notion de danger angoissant et d'opération maléfique survenant sans truchement aucun, pas même celui d'un philtre ou d'une baguette magique.

      Sorciers ou fées qui interviennent dans la vie des humains, se dérangent de leur pays, ou bien l'on fait le chemin vers eux. Le Diable, lui, n'arrive pas d'un pays; il semble sortir de nulle part c'est-à-dire de soi-même et de partout, des désirs; ce n'est pas un pays qu'il habite, c'est l'état d'ardeur, l'état où brûlent les désirs toujours inassouvis. Le diable s'impose, il veut empoigner l'enfant, le subjuguer par la peur, il constitue pour lui une sensation-choc qui bouleverse son équilibre affectif.

      Les enfants, en cela, très grands philosophes, pensent à parler du diable quand ils éprouvent un état intérieur indescriptiblement pénible ou lorsqu'ils veulent faire éprouver un état tel à leur interlocuteur.

      Un enfant ne parle jamais du diable sans y mêler une idée de morale intentionnelle, c'est-à-dire de vraie morale. Les sorciers et les sorcières peuvent être eux aussi laids et méchants, mais ils sont savants et, surtout, ils sont intégrés à un monde social. Ils sont au service des autres, de certains humains tout au moins, ils portent un costume, symbole de la vie sociale. Pour une partie de la société, réduite peut-être, le sorcier reste nécessaire et estimable, il troque ses services contre autre chose de matériel, il peut y avoir échange. Le diable, lui, est au-dessous de toute estime possible car il ne se met jamais au service des autres. S'il se met en apparence au service de sa victime, c'est une relation subjective déguisée, hors du sens même du mot service. Il n'y a pas d'échange possible entre le diable et l'homme. C'est ce non-social profond qui en fait un danger N°1, le diable pour l'enfant est synonyme de sa disparition en tant qu'être social. S'il fraye avec lui, il entre dans un monde sans normes sociales, en deça de toute règle.

      Pour le petit d'homme, le contact avec le monde terrien et ses lois cosmiques est indissolublement lié à sa connaissance physique des objets animés ou inanimés, et à ses sensations internes liées à son existence même. Espace, temps, gravitation, luminosité, température, hygrométrie, dimensions, ne sont jamais séparées des contacts partiels, des expériences particulières successivement vécues avec la terre, l'eau, l'air, le feu, les végétaux, les animaux, les humains.

      C'est par la périphérie de lui-même, par les sens ouverts aux perceptions, alors que son corps est par ailleurs en contact avec d'autres éléments sensoriels, que l'homme entre en contact avec les éléments constitutifs du monde. Au contraire, les pulsions instinctives, les affects, les émois, sont ressentis en marge de toute comparaison possible. On ne ressent jamais autre chose que ce que l'on peut ressentir; ce que les autres ressentent ne peut rien nous apprendre.

      Les interférences entre les aspirations à vivre de la partie intellectuelle, ou de la partie sensitive de soi-même, avec la partie sensuelle sont donc des dangers incommensurables, des dangers « monstres ». Ces conflits ne sont pas non plus assimilables à des dangers réels puisqu'ils naissent d'un état intérieur. La force contenue dans ce conflit dépasse celle d'une créature connue bien qu'elle puisse être associée à la force d'un animal fantastique nuisible, quand le conflit est dominant à l'étage des pulsions agressives motrices. (Ce qui arrive quand l'enfant est doué d'un tempérament de type musculaire dominant, ou que - quel que soit son tempérament - il ait été très gêné dans son expansion (bruit, mouvements, jeux libres, fonctionnement digestif) par une éducation rigoureuse à l'âge de 18 mois à 4 ans. C'est l'âge de la prise de conscience de ses possibilités de productivité aussi bien digestives que gestuelles.) Elle peut être associée à la force d'un végétal fantastique et nuisible quand le conflit est à l'étage des appétits organiques, (Si l'enfant est de tempérament de type digestif dominant, ou que, quel que soit son tempérament, il ait été traumatisé dans sa sensibilité, par des chocs, une contagion émotionnelle de l'entourage, des interventions trop violentes pour ses possibilités naturelles de réceptivité sensorielles, affectives ou digestives dans la période précédant 2 ans.) d'un humain fantastique et nuisible, quand le conflit est sur le plan des ambitions mentales. (Si le sujet est surtout cérébral ou s'il a été éprouvé dans l'étape intellectuelle du développement par des traumatismes affectifs injustice, mensonge, tricherie touchant les lois naturelles des échanges qui étaient les siennes, ses dispositions esthétiques naturelles dans ses activités créatrices spontanées.) L'image terrorisante est donc en elle-même peu de chose. C'est l'émoi, le choc interne ressenti incommensurable à l'image, mais éveillé par elle par association sensorielle, qui fait dire au sujet que c'était le diable qui était présent dans un fantasme, dans un cauchemar, ou dans une image hallucinatoire.

      Comme il s'agit d'un état intérieur, il s'agit d'un état sans aucun point de repère comparatif et sensoriel de périphérie, un état sans dimensions. Le sujet ne peut rien échanger avec cette présence ressentie (paroles, regards, coups) sans risquer de se perdre, de perdre l'être, perdre la possibilité de se sentir distinct de cette image, soi-disant étrangère à lui mais en fait représentant le conflit vivant en lui. Cela explique l'état d'angoisse panique.

      Que de contradictions dans la nature humaine! Que d'échelles de valeurs, ou moyens de mesure subjectifs différents, facilement divergents! Les besoins vitaux de base, respiration, nutrition, sommeil, se traduisent à un certain rythme. Leur satisfaction plus ou moins parfaite donne une échelle de valeurs biologiques, bon - mauvais. Les sens eux, nous obligent à entrer en contact avec les objets animés et inanimés de notre entourage, et il n'y a pas de commune mesure entre ce que nous ressentons de ce contact et ce qu'ils sont pour un autre. Notre mental vient encore avec ses exigences d'expression du ressenti dans une forme abstraite; avec son besoin de préhension abstraite au-delà de toutes les perceptions concrètes.

      Que d'exigences internes, difficiles à concilier, et entre elles aucune monnaie d'échange! Avec soi-même inquiet on est inquiété mais on ne peut combattre. Le combat nécessiterait une aliénation de soi-même (aliénation mentale, affective ou physique). Avec un soi-même se contredisant on ne peut pas non plus entrer en colloque; qu'échangerait-on qui ne serait pas soi-même, une contradiction sans fin?

      Ainsi à chaque étape de notre évolution, les contradictions inscrites dans la nature particulière de chacun de nous sont ressenties comme dangereuses, sans que ce danger ait une commune mesure avec des dangers réels existants.

      Cependant, il y a des dangers réels, ils viennent du monde extérieur, des expressions de vie des êtres animés qui nous entourent et des conditions cosmiques tout à la fois.

      Tout cet entourage nous impose des attitudes de composition constante entre nos besoins et les possibilités de les satisfaire que nous laisse le monde extérieur. De là naît encore une autre échelle de valeurs tout aussi naturelle que les précédentes mais que l'on tend à confondre avec une échelle surnaturelle et transcendante; ceci vient de ce que, pour l'enfant, le père et la mère se projettent sur Dieu, sur l'idée d'Absolu, et l'on ne fait pas toujours le nécessaire, même dans l'éducation chrétienne, pour éviter tout anthropomorphisme, ce qui, souvent, n'est pas sans conséquences regrettables pour l'avenir. Sur le plan de l'expérience, le respect dû aux parents implique une échelle de valeurs qui engage un comportement, alors que l'intention de l'enfant échappe aux parents eux-mêmes. Cette échelle de valeurs naît de la rencontre des échelles de valeurs subjectives avec les possibilités permises par le monde extérieur, tout à la fois cosmique, affectif et social pour le petit humain.

      Aussi, il est très difficile de désintriquer l'idée que se fait quelqu'un du Bien, du Mal, de ses expériences initiales vécues dans le bien-être et le mal-être coenesthésique autonome. (Cf. article à paraître prochainement dans Psyché.)

      Or, chez l'enfant pour qui le sens de la possession n'est encore que digestif et captatif (cf. notre supra), le diable est conçu comme tuant et dévorant sa victime. Chez l'adulte, le diable au contraire est conçu comme ne consommant jamais, jouissant de ne jamais épuiser le plaisir de nuire inutilement sans autre profit que cette jouissance. (Chez l'adulte il s'agit de la perversion projetée des caractéristiques de l'instinct génital désordonné.).

      Le fait que le diable dévore sa victime beaucoup plus souvent chez l'enfant que chez l'adulte, est d'autant plus intéressant que c'est la même idée fondamentale primitive qui donne naissance aux deux concepts voisins (diable, monstres). Aussi voit-on les grands enfants figurer des monstres qui ressemblent étrangement au diable des petits enfants, je veux dire qu'ils projettent dans des formes animales imaginées, qu'ils appellent « bêtes horribles » (quand ils n'ont pas le mot monstre à leur vocabulaire), des caractéristiques d'avidité digestive et d'agressivité instinctuelle destructrice monstrueuse, caractéristiques que les petits enfants prêtent à des formes inquiétantes pour leur sens esthétique, et qu'ils appellent « diables ».

      Les monstres dérivant au cours du développement de l'individu de la notion primitive de diable sont inconsciemment conçus comme des êtres qui ne sont pas au service de la vie, mais de la mort, et comme des êtres qui thésaurisent inutilement un trésor. Ils ne donnent pas la mort à d'autres créatures dans le seul but de vivre (ce qui est la condition terrienne de tout ce qui vit). L'animal sauvage dont la rencontre est imaginée comme dangereuse et angoissante aussi, n'est pas méprisé car il attaque et tue pour vivre (ordre biologique).

      L'enfant n'est pas conscient et n'explique pas en détail ses sentiments qui sont cependant bien ceux-là si on tient compte des associations qu'il donne de ses dessins ou des récits imaginaires qu'il fait et des jugements qu'il porte sur les êtres imaginés par lui. Le monstre au contraire est un dévoreur sans fin, assoiffé de victimes avec l'idée de nuisance dans son attaque et dans son meurtre, une idée de nuisance débordant de beaucoup sa victime qui elle-même est pour lui un être impersonnel, « la créature » simplement « humaine » qui ose risquer la lutte avec le monstre au prix de sa vie pour une cause qu'elle juge valable: la possession du trésor gardé.

      Le diable ou le monstre pour l'enfant est toujours le danger qui surgit sur le chemin des causes exaltantes, ou plutôt, des causes valorisées par la tension des désirs sublimés vers l'atteinte et la possession future d'un objet idéal. Ces deux concepts « objet et idéal » constituent par leur liaison le drame de l'homme. L' « objet », limité par son existence même, s'avérant n'être jamais « idéal » une fois qu'il est possédé.

      Ces dangers vivants sont des images de créatures fantastiques au service d'instincts qui sont dangereux, qui peuvent nuire à tous, (s'attaquant encore plus aux purs et aux valeureux), et d'autant plus violents que l'être qui les combat est physiquement et moralement fort, c'est-à-dire riche de vie.

      Ces monstres sont dans le langage symbolique de l'enfant, des êtres répugnants, inesthétiques. Ces caractéristiques les opposent aux animaux sauvages, êtres nobles et audacieux dont le droit à la vie est reconnu parce qu'ils sont les défenseurs d'une cause juste. Les monstres sont immoraux ils font le mal pour le mal; les animaux sauvages sont amoraux, ils vivent en marge de la société, mais leurs actes ont un sens, biologiquement parlant.

      La puissance de ces monstres est grande, extraordinaire, et leur présence sur le chemin d'une conquête rend celle-ci encore plus désirable. Leur pouvoir cependant n'est pas spirituel; si décuplées que soient leurs forces, ils sont impuissants devant la force spirituelle, devant des attitudes et des sentiments qui traduisent la sublimation des instincts (seul spirituel que l'on aborde en psychologie). L'enfant exprime cela à son insu quand il raconte que le héros en présence de l'animal haineux n'éprouve ni peur ni haine, mais seulement une colère courageuse qui l'exalte, sans vanité et sans bravade.

      Si le héros et le monstre sont de force égale le triomphe du héros sur le monstre sera dû non pas à la force physique (sur ce plan-là le monstre peut être neutralisé mais jamais battu), mais à des qualités telles que la prudence et l'adresse. (Sublimation de l'agressivité brute des instincts de l'âge oral-anal agressif musculaire, leur maîtrise spécifiquement humaine par l'intelligence calculatrice.). L'instinct combatif s'exprimant avec une violence égale chez les deux adversaires est sublimé chez le héros dans des tendances oblatives: le désir de servir et de libérer autrui; alors qu'il n'est chez le monstre qu'une expression de tendances égoïstes et captatives. (Le trésor qu'il garde pour n'en rien faire).

      Dans les récits de tous les enfants, quand donc les forces quantitatives sont égales, c'est la qualité intentionnelle de celle-ci qui permet le triomphe et implique la mise hors d'état de nuire des forces brutes. A ce moment du combat le héros pourrait encore perdre s'il ne se détachait immédiatement d'un sadisme inutile pour se donner tout entier à l'utilisation du trésor dans un but encore intentionnellement oblatif. Le monstre finit souvent par se mettre au service du héros, ce qui dans le langage symbolique signifie la domination pacifique des instincts.

      L'analyse approfondie des histoires où les enfants nous racontent leurs luttes avec les monstres, ainsi que l'étude des représentations graphiques qu'ils en font amène les psychanalystes à voir que monstres et démons à visage d'hommes cornus, ont bien une seule et même origine. L'enfant projette l'idée du diable dans les monstres animaux tant que ses instincts, dangereux sont ressentis par lui comme des instincts possessifs de puissance matérielle et de domination, et tant que ces instincts restent assimilés à des avidités sensuelles, sensorielles et motrices (stade oral et anal des psychanalystes). (Stades oral et anal de 0 à 4, 5 ans environ ainsi dénommés à cause de l'orifice d'entrée et de sortie du tube digestif. Ces zones sont le centre d'intérêt vital primordial à l'âge où la vie n'est encore que végétative et où l'enfant commence à prendre conscience confusément des son existence et de ses possibilités à partir de ses sensations digestives réceptives, replétives, évacuatives et excrétives, d'abord passives, puis actives. Ces sensations s'accompagnent de plaisir à les subir, puis à les provoquer, à les combattre, à les refuser, à les dominer. A ces stades qui couvrent les 4 à 5 premières années, toute la structure de la personnalité est en devenir à travers les expériences vécues, toujours associées affectivement, sensoriellement, ou psychiquement à des sensations, des émotions, des jugements, des échanges avec le monde au sujet de ses instincts vitaux de croissance et de leur expression verbale, gestuelle, ou émotive.)

      Quand l'enfant donne à ce visage les traits d'un homme cornu, il s'agit alors des instincts des stades pré-génital (Stade prégénital de 4 à 6, 7 ans environ suivi pour les psychanalystes par un stade dit de latence avant l'avènement du stade génital avec la puberté. Le stade prégénital est caractérisé par la disparition de la prédominance des instincts digestifs, captatifs et destructeurs, et l'apparition de la plus value donnée à la qualité de garçon ou de fille qui caractérise le sujet. Cette plus value s'accompagne de la découverte consciente du plaisir se rapportant à la zone érogène sexuelle et des émotions qui l'accompagnent. Le sujet polarise toutes ses activités vers l'affirmation de soi, vers l'accès à une image de lui-même qu'il brigue d'atteindre en s'affirmant valable dans le clan des humains du même sexe que lui. Cette étape ambitieuse mène le sujet à la résolution de son Complexe d'Oedipe. Celui-ci est le conflit inévitable qui accompagne la prise de conscience des lois de la vie humaine en sociétés. La valorisation de soi, en tant qu'être sexué, aspirant à devenir homme ou femme, amène le sujet à éprouver dans l'ambiance familiale amour et jalousie vis-à-vis de personnes adultes qu'il voudrait égaler et supplanter. La souffrance qu'il en éprouve l'oblige à dénouer le sensuel de l'affectif, à renoncer au sensuel insatisfaisant objectivement et dangereux subjectivement pour entrer dans une phase d'acquisitions sociales et culturelles dominantes.) et génital (Stade génital à partir de la puberté: il se caractérise par la notion consciente du rôle actif de la sexualité dans la vie instinctive, affective, psychique, par l'apparition du sens de la responsabilité dans la société, hors de la famille et la recherche de groupements extra-familiaux auxquels s'intégrer pour donner son activité à des buts qui dépassent l'intérêt de sa propre personne. Apparition de l'oblativité, de la créativité. Ce stade débordant le cadre de cette étude qui ne concerne que l'enfant, je n'en dirai pas plus long.). L'enfant donne à ce visage les traits qui reflètent pour un physiognomoniste l'exagération de certaines caractéristiques contenues dans sa nature et qui, s'exagérant, au détriment des autres, lui feraient perdre l'équilibre mental. Les couleurs, quand il en met, sont symboliques d'ardeur et de mort tout à la fois (exemple dans le dessin I et II la mort livide masquant l'ardeur rouge). Notons qu'il y a toujours un caractère de divergence, de dispersion, de dysmétrie, de dysphorie. Le tout traduit la disharmonie jointe à une mimique dominante qui traduit la fixité inexorable de l'intention maléfique, la non-réversibilité.

      Le psychologue ne voit pas chez l'enfant l'idée du diable mise au service du transcendant métaphysique. Elle exprime, à travers du subjectif vécu, le désordre intérieur vivant créé dans la psycho-physiologie de l'enfant par le sentiment du bien agir et du mal agir.

      Toute règle de comportement commandant des gestes, des mots, des apparences, et des mimiques au nom du « Bien », en interdisant d'autres au nom du « Mal », exercent dans les profondeurs inconscientes de l'enfant une contrainte similaire et même plus angoissante, alors que les adultes (dieux gendarmes) ne sont plus là. Cette contrainte devenue intérieure naît de l'angoisse non-définie due aux conflits entre des échelles de valeurs contradictoires. L'état de malaise coenesthésique naît de ces conflits internes lors d'une incitation, d'un émoi, qui, s'il s'inscrivait dans un comportement, serait non-conforme à ce qu'il devrait être aux yeux de l'adulte. Cet état d'insécurité entraîne les sentiments de culpabilité sans qu'aucun acte nuisible soit exécuté, ces sentiments engendrent à leur suite le remords, la révolte ou la punition par l'échec de tout ou partie de la fécondité du sujet.

      Dans les observations que j'ai pu recueillir moi-même la question du diable s'est toujours posée chez les garçons, jamais encore chez les filles, je ne sais s'il s'agit de coïncidence, du transfert psychanalytique (ma qualité de femme), ou d'une plus grande difficulté à établir un comportement au nom d'une échelle synthétique et harmonieuse des valeurs pour un petit mâle dans l'espèce humaine civilisée. J'ai rencontré deux fois l'idée du diable chez des sujets féminins, une fois au cours d'un cauchemar, dans un autre cas dans une hallucination. Il s'agissait de deux femmes de quarante ans à peu près, l'une était psychosée depuis cette hallucination; elle avait toujours été jusque-là considérée comme normale mais frigide. L'autre était névrosée frigide aussi et très mal adaptée. Ces deux femmes souffraient d'un complexe de virilité depuis l'enfance, c'est-à-dire d'un non-acceptation de leur sexualité féminine génitale réceptive. (Conflit de valeurs chez la fillette qui mésestime intellectuellement ou affectivement sa caractéristique sexuée de fille et valorise tout ce qui peut la faire paraître à ses propres yeux moins inférieurs, c'est-à-dire moins féminine.) Le diable était les deux fois: « grimpé » sur son lit pour l'une, sur quelque diable ou quelqu'autre animal pour l'autre. s'agissait-il d'une extériorisation de composantes masculines datant de l'âge pré-génital et qui avec la ménopause recevaient de nouvelles forces? Je le crois. Le diable était aussi conçu comme lubrique, et la sensation-choc qu'elles en recevaient, l'une dans son cauchemar, l'autre dans son hallucination, était une sensation génitale jamais éprouvée dans leur vie maritale. Je sais bien qu'il existe la légende de sainte Marthe et de la tarasque, mais c'est un animal mammifère monstrueux, et non un diable à visage humain, à station debout. Il serait d'ailleurs intéressant mais cela sortirait du cadre de ce travail d'analyser les deux légendes de saint Georges et de sainte Marthe à la lumière de la psychanalyse et de les comparer.

      Pour saint Georges que je connais mieux, il s'agit de l'homme fixé oedipiennement (Le complexe d'Oedipe est, ajoutons encore, une étape du développement de tout être humain pour la théorie psychanalytique. On donne ce nom, par allusion au mythe d'Oedipe, aux émois du garçon où son amour pour sa mère est compliqué de jalousie.) à sa mère (comme un petit enfant). Il arrive grâce à son option pour la vie, au nom du Christ, à annihiler les forces maléfiques qui voulaient détruire à ses yeux les charmes de la féminité: le monstre marin dévorant les jeunes filles (ou bien l'idée du danger de la sexualité lié à son amour pour la mère annihilant le droit à aimer les jeunes filles). Il soumet alors ses forces à la jeune fille et peut dénouer sans danger la ceinture de celle-ci qui servira de lien à la bête devenue servante à la fois de la jeune fille et de la Société. (Retour de la jeune fille dans la ville tenant en laisse le monstre). A ce moment le héros va à d'autres oeuvres. (Il quitte la ville après avoir baptisé tout le monde). Ses instincts servent la femme (fécondité charnelle) et tout ce qu'il fait de social est sublimé, ce qui se dit: la société entière choisit de suivre avec lui la même option de vie. Servir la vie au-delà des épreuves, cela se dit: suivre le Christ qui est vie et résurrection.

      En termes psychanalytiques cette légende raconte l'aventure de l'être humain qui passe du stade anal au stade génital actif puis sublimé. Toute cette légende est l'exposé symbolique d'une épreuve psychologique vécue par l'être humain de sexe masculin. L'avènement de la maturité au triple point de vue sexuel, affectif, mental s'insérant dans le social, tout en donnant à tous ses actes un sens oblatif. La polarisation intentionnelle: pour les oeuvres, pour la descendance, pour la société de tous les humains, c'est le spirituel naturel de l'âge génital servant de base au spirituel transcendant peut-être. (L'interprétation psychanalytique de la Légende de St-Georges n'ôte aucunement la valeur esthétique et spirituelle de cette belle légende. Au contraire, c'est par l'analyse que l'on peut comprendre l'importance symbolique de cette légende et le rôle hautement moral qu'elle a sur les enfants.)


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      Nous savons tout ce qu'ont de fragmentaires et d'insatisfaisants ces quelques réflexions suggérées par l'expérience psychanalytique clinique. Qu'on ne cherche pas dans ce chapitre des preuves de l'existence ou de la non-existence transcendantale du démon. En clinique nous n'abordons jamais le transcendant. Il ne nous est possible que d'aborder l'humain tel qu'il se présente, combinaison indissoluble d'une physiologie (qui secréterait ou exhalerait une certaine psychologie brute) d'une part, et d'autre part d'expressions gestuelles, verbales, mentales, reliées étroitement à cette physiologie. Il semble bien que tout le vécu et le ressenti par contact avec le monde ambiant entretienne et provoque la mutation des pulsions rythmées profondes, soutienne, impose et oriente l'ensemble des relations gestuelles, verbales et mentales entre cette psycho-physiologie et l'entourage selon un réseau absolument individuel formé de l'intrication des échelles de valeurs dont chacune répond à un critère différent. La structure de ce réseau serait la clé du caractère.

      Le corps sans l'âme ou l'âme sans le corps n'ont jamais pu être observés cliniquement, de même que l'affectif sans le sensoriel et sans mental, et le sensoriel sans affectif et sans mental. Que l'âme transcendante existe, nous ne pouvons pas au nom de la psychanalyse l'infirmer ou l'affirmer. L'option intentionnelle de nos pensées, de nos gestes, de nos sentiments, chacun de nous peut la ressentir, mais aucune méthode psychologique objective ne permet de juger ni de préjuger sûrement de l'intention morale qui polarise les forces psycho-physiologiques d'un être humain dans son comportement. Toujours est-il que pour l'enfant, un comportement parfois très bien vu de son entourage au nom de la morale des adultes peut, s'il est ressenti par lui - à l'âge affectif où il se trouve - comme anti-biologique, être associé à l'angoisse, angoisse qu'il traduit par l'idée du diable, du désordre menaçant ce qui est vivant.


      Paris

Docteur Françoise DOLTO.            




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L'achétype des trois S. :
Satan, Serpent, Scorpion


      Pour éviter tout malentendu je voudrais, avant de m'attaquer au coeur du sujet, définir les mots mythes, archétypes, symboles, tels qu'ils sont employés aujourd'hui par le psychologue et le psychanalyste. C. G. Jung a reconnu qu'il y a certaines conditions collectives inconscientes toujours présentes qui agissent à la fois comme régulateurs et comme stimulants de l'imagination créatrice. Elles suscitent les formes et utilisent le matériel conscient actuel. Ces conditions, Jung les nomme archétypes. Dans la mesure où les archétypes moteurs s'engrènent sur la formation des contenus inconscients, ils se comportent comme des instincts. L'archétype jungien est donc une image pulsionnelle, un pattern of behaviour et en même temps une dynamique. La réalisation de la pulsion ne s'opère pas par la descente dans la sphère instinctive, mais par l'assimilation de l'image qui la symbolise. Contre cette descente au contraire la conscience se révolte. Elle a peur d'être avalée par l'inconscient de la sphère pulsionnelle. Cette peur est à la source même - comme nous le verrons tout à l'heure - du mythe du héros luttant contre le dragon. Mais l'archétype, forme primitive « incontemplable » en soi que nous ne connaissons qu'à travers les images archétypiques, est un but spirituel, miroitant devant la nature humaine.

      Pour nous, psychologues, les symboles représentent donc la vraie clef dynamique de la vie. Ces grandes forces, ces noeuds d'énergie, comme les appelle Baudouin, dorment dans le fonds commun de l'humanité et souvent à la disposition de chacun de nous. Il est dangereux de jouer avec les symboles. On ne saurait brandir impunément la gueule du dragon, la lance du héros, ni appeler le diable. Ils « évoquent dans l'esprit une image chargée d'énergie et qui fait son oeuvre ». C'est une action comparable à celle qu'exerce à un étage plus humble, le signal extérieur déclenchant un réflexe conditionnel.

      Pour le psychologue, tous les mythes sont vrais dans ce sens. Certains mythes sont vrais non seulement mythologiquement, mais aussi historiquement et ontologiquement. Au théologien d'en faire la distinction. Le psychologue, lui, n'examine que la réalité mythologique, c'est-à-dire la capacité dynamique du mythe pour l'intégration ou la désintégration de la psyché humaine, pour son achèvement final dans le Centre des centres, pour l'établissement de la paix entre peuples et collectivités. Toutefois une psychologie solide liée à une théologie solide me paraît de plus en plus indispensable.

      Ce que je voudrais surtout faire comprendre dès le début, c'est que pour nous, psychologues, le mot mythe n'implique aucun jugement d'historicité. Peu m'importe de savoir si Oedipe et Jocaste sont issus de l'imagination populaire ou sophoclienne, ou s'ils ont bu et mangé comme vous et moi. Par cette résonance qu'ils trouvent en nous, ils ont plus de réalité universelle que Monsieur ou Madame Dupont en chair et en os que je peux toucher du doigt tous les jours. L'existence est une surdétermination, dans l'acception freudienne du mot. Par les analyses cliniques nous savons que plus un symbole du rêve est important, plus il est surdéterminé à la fois dans les souvenirs refoulés de l'enfance, dans l'inconscient archaïque et dans les événements actuels. De même plus un mythe est vrai, plus il y a de significations. Et toutes ses significations exactes. Les références à la linguistique, aux cycles solaires, aux rites de fertilisation du champ, au contenu sexuel, aux lois cosmiques peuvent parfaitement s'accorder avec l'historicité. Elles ne la prouvent ni ne la détruisent. Du moment qu'un mythe est surdéterminé en raison de sa valeur, plus il est vrai ontologiquement, plus il réunira de réalités.

      Voilà pourquoi je confronterai le folklore, la tradition judéo-chrétienne, les données rosicruciennes, la doctrine hindoue, le rite nègre de l'archétype Satan-serpent avant de chercher le noeud d'énergie qu'il touche au fond de notre psyché.

      Et d'abord que signifie Satan selon une interprétation juive? Ombre, c'est-à-dire la déformation projetée par le soleil, la chute de l'ange porte-lumière. Ceci déjà explique en partie l'ambivalence attachée au symbole du serpent - ce délégué du diable. Ajoutons que le Shatan hébreu commence avec la lettre sacrée chin dans laquelle les Gnostiques (HARGRAVE JENNINGS, The Rosicrucians, their rites and mysteries, London, 1887.) voient les trois clous inversés de la Passion du rite orthodoxe. De plus, la racine hébraïque se retrouve dans Saturne, le dieu noir. Où la chose devient particulièrement troublante, c'est quand on observe que « le crochet de Saturne », son signe astrologique est en réalité composé de l'Un et de son ombre, le Serpent : . Du reste ce serpent a laissé dans tous les alphabets du monde, depuis le jusqu'à l'S, le sifflant souvenir de ses tortillements.

      Les hiéroglyphes égyptiens lèvent un pan du voile. Le serpent y figure la première vie limoneuse. Un exemple illustrera mieux qu'une longue théorie cette relation symbolique.

A            signifiait le principe divin, la Monade, donc l'UNITÉ. C'est le Soleil unique rayonnant sur tout l'Univers: 1 qui lui correspond est le chiffre de Dieu, du Soleil, de A.

BA            est l'AME. La Personne suprême se reflète dans une personne spirituelle, individuelle, comme le Soleil se reflète dans la Lune. C'est la première relation. C'est le BINAIRE, l'épouse, l'antithèse. 2 est donc le chiffre de l'âme, de la Lune, de BA.

KHA            est le DOUBLE, magnétique ou astral, ou éthérique, la projection aérienne et colorée du corps. En somme le magnétisme est quelquefois visible mais encore en partie immatériel. KHA s'écrivait X. cette croix signifiait l'électricité positive et négative, les moustaches du chat. Les Égyptiens considéraient que le chat était l'animal le plus « magnétique ». Étymologiquement « chat » vient de KHA. Comme tout se retrouve! 3 est le chiffre de la TRINITÉ de la synthèse, de la foudre et de KHA.

DELTA      Voici enfin l'incarnation charnelle. Le delta du Nil par sa fertilité, son humidité, représentait bien le grouillement de la matière. Toute vie naît des eaux. 4 est et restera toujours le chiffre de la matière, de la pierre cubique, du delta. Mais 4 est le départ de la Trinité divine sur le plan humain. 4 est donc de nouveau le chiffre du Soleil, mais d'un Soleil plus matériel, le Soleil du microcosme.


      En cela les Anciens sont d'accord avec Darwin. La vie charnelle est née des eaux. Le serpent, comme son cousin le dragon, est le premier saurien de l'évolution biologique. Il symbolise dont très exactement le péché originel, l'incarnation d'une âme dans la boue. Sa ruse fait partie de la Genèse. Il a causé notre chute.

      Mais jusqu'à quel point n'est-il pas aussi un aide-mémoire atavique, jusqu'à quel point n'a-t-il pas inscrit dans son venin le témoignage des gigantesques luttes pour l'hégémonie de la terre (et du ciel?) entre la race blanche et la race noire? (C'est la thèse de SAINT YVES D'ALVEYDRE. Cfr aussi E. SHURE, les grands initiés.) Pour se venger du nègre - l'ennemi héréditaire de la préhistoire - les Blancs auraient fait leur diable noir et l'auraient symbolisé par le serpent qui est précisément le dieu du culte vaudou.

      Dans la légende véridique de Krichna, le serpent joue un rôle aussi important que dans le récit biblique. Krichna, enfant du Soleil et du feu céleste, fils des Aryas, conquérants blancs de race pure, lutte contre Nysoumba « aux seins d'ébène, fille du Roi des Serpents ». C'est une guerre ethnique et idéologique Aryas contre Mélanésiens. Monothéisme contre idolâtrie vaudou. Feu contre Terre. Patriarcat solaire contre matriarcat lunaire. Il y a tout cela dans ce vieux mythe. Nysoumba dont la figure est un « nuage sombre nuancé de reflets bleuâtres par la lune » est une sorcière. Quand elle se roule sur le sol, « son corps se tord comme un serpent en fureur ».

      Ce combat véridique entre l'ange et la bête se répète - combien de fois? - dans la légende aryenne.

      Quel est cet ange? Quelle est cette bête?

      Chez les yoguins comme chez les hermétistes, elle se nomme le Gardien du Seuil ou le Dragon du Seuil. Rudolf Steiner le décrit laid, difforme, terrible. Ce n'est pas une vaine métaphore prise au hasard dans le stock intellectuel des moralistes. Tous les « voyants » l'ont aperçu dans leurs descentes purgatorielles...

      Desoille l'a signalé parmi les images spontanées des sujets en « rêve éveillé ».

      La liste est longue des surhommes qui ont gagné cette suprême bataille sur la bête chtonienne, c'est-à-dire sur leur enfer intérieur. Elle commence avec le dieu indien Indra qui subjugua Vritra. Elle continue avec la lutte de Trita Aptya-Viçvaroupa. Il s'agit ici d'un dragon à trois têtes. Le héros gangétique coupe les têtes et en fait des vaches. Dans l'Avesta il y a un pendant. Thraïtona, de la race d'Athwya, tue un serpent avec trois têtes et six yeux. Deux belles jeunes filles apparaissent. Chez les Zoroastriens, Atar, fils d'Ahoura Mazda lui-même, tue Aji Dahaka, le dragon primitif. Toujours la lumière se bat contre cet animal de la nuit, le cerveau supérieur tue le diable médullaire. En Égypte Mert Seger, la déesse funéraire de Thèbes, a la forme d'un serpent et le dieu solaire est mordu par le serpent. On connaît en Grèce l'aventure d'Apollon et du python. Dans de nombreuses légendes indiennes et chinoises, le grand dragon cache dans sa gueule un diamant éblouissant, une « pierre du soleil » qui donne l'immortalité. Le héros tue le dragon pour lui dérober sa pierre précieuse. Je me suis servie de ce thème pour un de mes contes de fées. Dans le poème babylonien de Gilgamès, le serpent vole « l'herbe de vie » obtenue par Gilgamès lors de son voyage aux Enfers. Plus près de nous, Sigurd se bat contre Fafnir, et Thorr contre le serpent mondial. L'Église catholique célèvre aussi ses saints vainqueurs: saint Michel, saint Georges, saint Orberose ont chacun leur dragon.

      Il arrive comme dans le cas de Thésée que le monstre satanique se présente sous l'aspect d'un taureau. Il s'agit toujours de sublimation. Mais son accent est plus franchement sexuel. Le taureau symbolise en effet la vigueur mâle.

      Quelquefois l'Hydre a sept têtes et qui repoussent. Hercule en savait quelque chose. Pourquoi sept têtes? Saint Jean de la Croix lui-même nous l'apprend. Il nous parle de la bête de l'Apocalypse « dont les sept têtes sont dressées contre les sept degrés de l'amour ». (SAINT JEAN DE LA CROIX, Montée du Carmel, deuxième partie, ch. X, p. 96. Desclée de Brouwer, Paris, 1922).

      Ainsi par delà les âges et les métaphysiques, la mystique chrétienne avec saint Jean de la Croix, de même que la psychanalyse moderne, rejoignent le mythe indien de la sublimation. Depuis Indra et Jason jusqu'à Saint Michel, l'ange tue le monstre, l'âme supérieure triomphe de l'héritage animal du sous-conscient.

      Tout de même il s'est passé là quelque chose d'historique qui a laissé sa place jusque dans le zodiaque. Nous retrouvons de nouveau notre chin hébraïque, mais inversé. Il est presque un m, mais il ne représente pas encore la vierge. Le premier zodiaque des textes yoguiques ne se compose que de dix signes qui correspondent au Tchakra (Centre de transformation de l'énergie psychique.) ombilical et non des douze signes qui représentent le Tchakra cardiaque. Il y a cinq signes pingala, c'est-à-dire actifs, solaires, printaniers et ascendants: (Bélier), (Taureau), (Gémeaux), (Cancer), (Lion), et cinq signes Ida, c'est-à-dire passifs, nocturnes, hivernaux, descendants: (Vierge-Scorpion), (Sagittaire), (Capricorne), (Verseau), (Poissons). On remarquera que Vierge-Scorpion est un seul signe, le fameux chin retourné, et que la Balance manque. Ce n'est qu'en Grèce (peut-être en passant par Babylone) qu'apparaît la Balance. C'est la maison de la Venus uranienne. Elle représente donc l'amour par rapport à la Vénus terrestre du Taureau. Elle sépare définitivement la Vierge du Scorpion, qui du coup devient plus serpentin et phallique dans son expression. C'est le moment où la Vierge en écrasant de son pied le serpent, sauve le monde du Péché originel. (Voir ci-dessous).



      Et alors toute l'ambivalence du symbole s'éclaire pour nous. Il ne s'agit plus du serpent qui séduisit Ève, mais de la Felix Culpa et du « serpent d'airain » qui guérit du venin des autres serpents. Il ne s'agit plus de la noire Nysoumba, fille du Roi des Serpents, ennemi du pur et lumineux Krichna, mais de la koundalini. Koundalini signifie en sanscrit serpent lové. Or nous retrouvons ces mêmes nuances impliquées par les racines dans le hébraïque livyathan qui est aussi un serpent lové qu'on réveille. Il figure dans le texte de Job (8) qui compare les magiciens au dragon ou livyathan évoqué par eux. Enfin l'Apocalypse (12 : 3, 5, 9; 20 : 2) identifie le Dragon, le Serpent et Satan.

      Mais la koundalini chez les Indiens est, elle aussi, comme les langues d'Ésope et la libido de Freud. Elle ouvre la porte sur tous les possibles. La force sexuelle est directement issue de la koundalini. Le Pouvoir créateur humain ne saurait provenir que du Pouvoir créateur universel. Mais voilà précisément tout le souci du yoga: éviter que cette force sexuelle descende et se gaspille dans la débauche au lieu de se maintenir dans son état subtil pour s'incorporer plus tard au prana montant. « Avec l'extinction des désirs sexuels, l'esprit est libéré de ses liens les plus puissants. » (Yoga koundalini-Oupanishad.)

      La force koundalinienne, la force primitive qui figure dans les données humaines n'est donc, d'après les yoguins, ni bassement sexuelle, ni hautement divine. Elle peut devenir l'un ou l'autre.

      Ainsi la libération s'obtient non par les parties les plus hautes de l'être, mais par les plus basses. Cela peut nous étonner de prime abord. C'est pourtant la logique de la sublimation. La koundalini éveille les premiers centres de la conscience dans la région anale - ce qui correspond au second stade prégénital de Freud. Est-ce pure coïncidence que l'os placé à la partie inférieure de la colonne vertébrale porte dans son nom latin, sacrum, le souvenir des vieux mystères sacrés? ... Il s'agit ici de remonter du dernier enfant au premier ciel.

      Chez l'homme moyen, la koundalini repose endormie dans le Mouladhara tchakra, la tête sur l'entrée de la soushoumna, appelée « la porte de Brahman » (brahma-dvara). C'est la çakti divine, la puissance cosmique, assoupie et latente dans l'homme. Nous savons qu'elle est la Mère, qu'elle est le premier aspect du Brahman. « Dans son sommeil elle fait entendre un bourdonnement d'abeille » disent certains textes tantriques. Et d'autres: « un sifflement de cobra ». C'est pour écouter cette musique intérieure que le Laya-yoguin ferme non seulement ses oreilles, mais aussi toutes les autres ouvertures du corps. Oui, nous savons tout cela. Et nous savons même que la koundalini est la source du Verbe. D'elle, par transformations successives, est issue de la parole. Elle contient le son de toutes les lettres. Voilà pourquoi le yoguin utilisera ces mêmes lettres dans un mantra destiné à la koundalini.

      A cause de son aspect lové quand elle dort dans le premier tchakra, à cause aussi de son ascension droite dans la grande nadi quand elle se réveille, la koundalini a été comparée dans toutes les écritures indiennes à un serpent.

      Mais - dois-je revenir sur ce point? - le serpent est un symbole riche de sens. Pour les Freudiens de la vieille école, il est un signe phallique. Il est cela, bien sûr. Et il est beaucoup plus que cal, chez les Anciens. C'est tout l'enfer de la matière grouillante. C'est toute la chute d'une âme dans la boue. C'est la concupiscence. C'est l'orgueil. C'est la désobéissance à la loi naturelle et surnaturelle. Ce n'est pas par hasard qu'il y a « du venin et de la liqueur de la mortalité » dans les principes nadis. Et l'on comprend enfin pourquoi le yoga sans maître est dangereux. Il est dangereux de jouer avec la « puissance du serpent » qui est en nous... Ou alors il faut savoir, comme Çiva, « boire le poison que le serpent crachera forcément à un moment donné, et sans être affectés, suivre calmement la voie spirituelle pour obtenir enfin le nectar qui seul peut nous rendre immortels et bienheureux ». (SVÂMI YATISVARÂNANDA, La symbolique hindoue, p. 51.) Ou encore, pour revenir à notre grande tradition catholique, il faut comme la Sainte Vierge, mettre le pied sur la tête du serpent. En réalité le serpent est un symbole ambivalent parce qu'il est le symbole de la sublimation elle-même.

      Quand la sublimation commence, la koundalini devient alors « l'Épouse entrant dans la Voie Royale (soushoumna), se reposant à certaines places (tchakras) qui rencontre et embrasse l'Époux Suprême et dans cet embrassement, fait jaillir des flots de nectar. » (ÇANKARACARYA CINTAMANISTAVA)

      Cette image résume tout le processus psycho-physiologique de la koundalini montante vers l'union avec l'Absolu. La pure et libre activité de cette force permet à l'homme d'atteindre sa pleine réalisation humaine et divine dans son corps de chair.

      Le dragon du seuil représente donc la partie inférieure de l'homme, le psychisme spinal comme l'appelle Jung, la bête qu'il faut vaincre en soi avant d'atteindre la sagesse. C'est le gardien des secrets. Dans les contes de fées, où la tradition est plus occulte, ce dragon barre l'entrée de la vallée aux trésors. Mais on devine que cet or est symbolique. Ces pierres précieuses sont les joyaux sertis dans les tchakras du serpent kounalini qui monte le long de la moelle épinière, du sacrum au cerveau, et est l'image de la sublimation indienne depuis le stade sado-anal jusqu'au stade spirituel à travers tous les paliers intermédiaires.

      Malheur à qui recule devant ce monstre. Il devient fou. Car toutes les larves du sous-conscient (Le sous-conscient du Radja Yoga correspond en grande partie au ça de Freud.) attaquent son intelligence. C'est une psychanalyse ratée. Elle finit dans l'obsession.

      Mais le héros courageux, chaste, pur, indomptable, acharné, qui triomphera dans ce duel à mort, sera récompensé par d'innombrables richesses et la lumière éternelle.

      Qu'est l'archétype du dragon chez Jung? Un centre chargé d'énergie. L'âme inférieure (C. G. JUNG, L'homme à la découverte de son âme, p. 336 et suivantes. Collection: Action et Pensée. Genève, 1944.) représentée par le cerveau médullaire. Tous les monstres maîtrisés par les saints, les héros, les dieux solaires ont ce sens: Dragon, hydre, tarasque impure, malade et grotesque, faite à l'image de nos terreurs, de nos désirs, pleine de tout le grouillement sous-marin qui naquit dans la boue tiède au fond de nos coeurs, reptiles rampant dans les Premières Demeures du château Intérieur de Sainte Thérèse, ou bien éternel Minautore, fort de tout le dynamisme bestial, taureau, symbole de feu sexuel, de vigueur virile et d'instincts agressifs, vie querelleuse de la Digestion, tous représentent l'Ombre terrifiante qui dort dans la crypte de notre être, le la de Freud. Depuis Indra et Jason jusqu'à Saint Michel, l'ange tue le monstre, l'âme supérieure triomphe de l'héritage animal du sous-conscient.

      Mais ici le mythe gangétique a été dévié par les Grecs et les Sémites. Pour s'en rendre compte, il suffit de regarder attentivement la statue de Çiva au musée Guimet. L'Indien ne se contente pas de piétiner un Minautore. Dans un embryon de divinité, ses pieds puisent une force neuve. Voyez cette tête d'enfant brusquement surgie dans le bas. C'est la pure essence extraite des vieux corps. C'est la vie de demain. Il ne faut pas se battre contre son ennemi. Il faut en faire un ami. Pourquoi s'épuiser dans la guerre quand on peut additionner les forces? C'est la leçon d'une civilisation supérieure. L'homme l'atteindra-t-il jamais? Ici de nouveau l'amour nous sert de modèle. La domination sexuelle se fait sans meurtre. L'Arganatha est le Seigneur pacifique du bateau. L'amour est l'ultime vainqueur. Ici le yoguin rejoint le psychanalyste moderne. C'est la sublimation sans perte d'énergie. Un dieu anime la virtualité de la matière. Il l'élève à la conscience. Il y a appel d'en haut. Pas de vraie sublimation sans appel d'en haut. Koundalini fait l'effort de monter. Mais si au sommet elle ne rencontrait pas Çiva, son ascension resterait veine. Ce que les théologiens nomment la Grâce, les yoguins ne se contentent pas de l'attendre passivement. Ils travaillent leur corps pour le rendre apte à recevoir l'immense Aventure spirituelle. Ils créent les conditions de cette force. Ils appellent d'en bas l'appel qui doit venir d'en haut. Un peu comme ces ingénieurs qui se mettent à construire une ligne de chemin de fer en partant à la fois de ses deux terminus opposés.

      C'est par le dragon aussi que Jung essaye de réconcilier dans l'homme le cerveau supérieur et le psychisme spinal quand il écrit que « l'être pensant et sentant a atteint un carrefour où il lui faut prendre conscience d'un secret insoupçonné jusqu'alors, du secret antique du serpent... Qu'est-ce qui a été perdu, oublié et recouvert par les siècles que les Anciens connaissaient encore? C'est le secret terrestre de l'âme inférieure de l'homme naturel qui ne vit pas de façon purement cérébrale, mais chez lequel la moelle épinière, le sympathique, ont encore leur mot à dire. » (Jung, loc. cit.) Et il conclut que ce secret du serpent-moelle épinière (comme il correspond au serpent hindou koundalini!) « demeure inabordable à quiconque n'adopte pas une attitude religieuse et ne s'arrête pas aux symboles ».

      Mais il est évident que Jung ne pouvait dépasser la psychologie. Aller au-delà appartient à l'expérience mystique. Et c'est déjà un son neuf que d'entendre un médecin occidental recommander une « attitude religieuse » devant le dragon.

      On pourrait donc terminer cette série sifflante par un quatrième S: la sublimation.

      Cela signifie-t-il que le diable n'existe que dans notre psyché? Rien de ce que je viens de dire ne justifie pareille conclusion hâtive. Encore une fois une réalité psychique n'infirme pas la possibilité d'une existence objective en dehors de nous.

      Le diable psychologique est à l'intérieur de nous, mais il peut avoir aussi des correspondances avec le diable de l'Écriture. Cette interaction a été exprimée en des grimoires de sorcellerie. Ainsi, dans Le Satanisme et la Magie, Jules Bois nous fait assister à un dialogue entre Satan et son disciple:

      « Le disciple. - J'ai besoin d'un compagnon, d'un confident.
Satan. - Tu te reposeras contre mon coeur comme Saint Jean sur l'épaule du Christ... Ah, ah! Nous ferons bon ménage. Prêtre d'Onan, tu seras une sorte de moine d'un temple qui n'existe qu'en toi, d'une idole qui est toi-même. Moine matérialiste et athée (car tu le sais bien, étant abandonné de ton esprit, quelle immortalité peux-tu avoir?) tu ne raconteras pas mon mystère, tu ne feras pas d'adepte.
Le disciple. - ... des phrases, je me libérerai de toi quand je voudrai. Même pas de bâton... un coup d'épingle et je te crèverai, ballon flottant.
Satan. - Ne fais pas cela, tu te crèverais toi-même.
Le disciple. - Tu n'auras pas mon âme.
Satan. - Imbécile, tu n'as donc rien compris... Mais ton âme, c'est moi; mes cornes sont les oreilles d'âne de ta bêtise et mon pouvoir le sacrifice de ton angélité à l'enfer.
Le disciple. - Mais tu n'es pas une hallucination, je te vois, je t'entends. L'appel de mes voyelles t'a donné la vie, et les éléments se sont coagulés en ta fumeuse carcasse... Tu n'es pas moi puisque je te parle...
Satan. - Erreur: Après ta mort, tu ressusciteras en moi... Tel est le pacte! Je suis le corps glorieux de ton infamie, l'âme-soeur de ton abjection, je suis ta gaine de ténèbres... et - crois-le bien - nous ne nous quitterons plus. »

      Il n'est pas de la compétence du psychologue de décider de la réalité ontologique du diable. Mais le diable-mythe (et nous savons que le langage mythique est la seule clef dynamique de l'inconscient), le diable mythe, nécessité par l'ambivalence fondamentale des sentiments humains, m'apparaît une réalité intérieure, non seulement acceptable mais essentielle à la dialectique du procès psychique.


Maryse CHOISY.            


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Les démons du rêve


(Cf. p. 403. III. N°I. Nous publions ces quelques pages rédigées par une assistante de célèbre psychothérapeute suisse C.-G. JUNG, le Dr JACOBI, dont le point de vue est ici évidemment celui de la seule observation médico-sociale. N. d. l. R.)

      Dans son ouvrage Die Schalf - und Traumzustände der menchlichen Seele (Tubingue, 1878) - L'Ame humaine en état de sommeil et de rêve - Heinrich Spitta, le philosophe et psychologue de Tubingue, décrit comme suit le phénomène du cauchemar: c'est « l'apparition d'un kobold ou d'un monstre, accroupi sur la poitrine du dormeur: il se rapproche toujours davantage de sa gorge et menace de l'étrangler... C'est si net et si évident qu'on en ressent une mortelle angoisse... En vain, le rêveur s'efforce de se défendre contre cette apparition monstrueuse; il voudrait crier, mais sa voix s'étrangle en sa gorge, ses membres sont comme paralysés, la sueur l'inonde, ses mains sont glacées. Tout à coup, il se réveille en sursaut, en général avec un cri, pour retomber sur sa couche, épuisé, mais avec le sentiment d'avoir eu la chance d'échapper au danger d'une mort imminente. » D'après Spitta, un moment d'inhibition fonctionnelle, notamment chez les asthmatiques, ou de grossiers écarts de régime, sont probablement à l'origine des cauchemars.

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      La dyspnée, l'angoisse paralysante, l'oppression et la suffocation, la « chamade » du coeur, l'aphonie parfois totale, la rigidité des membres ou, au contraire, les tremblements spasmodiques, tous ces symboles, associés à la vision d'un monstre, la plupart du temps velu, d'aspect animal, et pesant sur la poitrine, ont partout et toujours caractérisé le cauchemar. (Voir II. n° III) Suivant les vues générales de celui qui les étudiait, ces manifestations ont été considérées, tantôt comme consécutives à des troubles physiques (obstacles à la respiration ou à la circulation du sang, causés par la position du dormeur, le poids de la couverture, des troubles digestifs, du délire fébrile, etc.), tantôt comme dues à des « esprits ». Les théories qualifiées de « scientifiques », appliquées à élucider ce phénomène si répandu, source depuis toujours de maux torturants aussi bien que de légendes et de mythes, s'en tiennent à la première explication. C'est d'elle que se réclament déjà tels médecins de l'Antiquité, dont l'opinion se base sur les consciencieuses recherches entreprises par Soranus d'Éphèse, au début du second siècle après J.-C., sur la nature, l'origine et le traitement du cauchemar. Il en est de même pour ces médecins des temps modernes, qui croient pouvoir réduire exclusivement à de purs phénomènes physiques tout ce qui est psychique. La notion populaire, du reste exprimée en de nombreux traités, surtout aux XVIè et XVIIè siècles, relève de l'autre opinion: elle fait intervenir des « fantômes ».

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      Les théories rigoureusement médico-physiologiques laissent peu de place à l'imagination; la croyance aux esprits, au contraire, l'alimenta: c'est donc par son canal qu'une innombrable série de mythes et de légendes, de silhouettes sauvages et fantastiques, ont pu se répandre au grand jour. Ces esprits portent des noms variés: chez les Grecs Ephialte; au Moyen âge, « incubes » et « succubes »; chez les Allemandes, « Alp », « Mahr », « Würger », c'est-à-dire étrangleur; « Gespenst » = spectre; « Nachtkolbold »; = lutin nocturne; « Auflieger » = écraseur; « Quälgeist » = esprit tourmenteur; chez les Russes: Kikimara; dans les idiomes nordiques: mara, d'où le français cauchemar (de caucher = fouler, dérivé du latin calcare, et mar = démon); en Suisse: Schrätelli, chauchevieille, etc. Ce vaste choix d'appellations implique de nombreux attributs et de multiples légendes. Ils apparaissent, en effet, tantôt sous forme d'animaux, tantôt sous forme humaine; tantôt beaux, tantôt laids, tantôt masculins, tantôt sous forme féminine, etc. On en fait presque des Olympiens; on les tient pour les avatars des dieux et démons les plus divers, porteurs des attributs les plus différents, par exemple Pan, qui est à l'origine de la « panique », les Faunes, Sylvains et Satyres de l'antiquité; au Moyen âge le Diable avec sa Cour de démons et de spectres (Cf. p. 404. III. n° II.) les mandragores, incubes, succubes, sorcières et fantômes de toute espèce, parfois simplement lubriques, parfois purement bestiaux. Les sceptiques tentaient d'expliquer la croyance à ces derniers, surtout conçus comme velus et hirsutes, par le fait, pour le dormeur, de s'être recouvert de peaux de chèvre ou de mouton, gênantes pour sa respiration. C'est à la même raison qu'on attribuait la croyance aux « dieux sylvestres », qui attaquent les humains. Au Monténégro (d'après B. Stern, Medizin, Aberglaube und geschlechtsleben in des Türkei, Berlin 1903) - Médecine, superstition et vie sexuelle en Turquie - on connaît un esprit féminin, ailé de flamme, appellé Vjeschitza; grimpé sur la poitrine du dormeur, il le suffoque ou le rend fou par ses étreintes lascives.

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      L'intime parenté entre ces visions du rêve et les hallucinations des aliénés a donné naissance à l'ancienne croyance populaire suivant laquelle les démons du cauchemar causent aussi la folie. C'était l'opinion des médecins de l'Antiquité, qui voyaient dans le cauchemar chronique l'origine de la manie, de l'épilepsie et même de l'apoplexie. Le vampire également, ce fantôme nocturne qui suce le sang du dormeur, a été considéré comme un produit du cauchemar. On croyait même que les animaux, singulièrement les chevaux, pouvaient être tourmentés par ces démons installés sur leur croupe. On parlait aussi de cauchemars collectifs. Des relations anciennes et digne de foi - entre autres, de M. -H. Strahl (1800-1860): Der Alp, sin Wesen und seine Heilung, Berlin, 1833 (Le cauchemar, sa nature et son traitement) - narrent que tout un régiment, des villages entiers, des groupes humains de toutes catégories, ont subi à la fois le même cauchemar. Ces phénomènes relèvent des mêmes conditions psychiques qui sont à la base des épidémies psychiques médiévales, de la flagellation grégaire, de la croyance populaire à la possession et à la sorcellerie, etc. (Voir III, n° IV).

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      D'après leur influence sur l'homme et la forme qu'ils revêtent, les esprits du cauchemar se divisent en bons et mauvais, en provocateurs de terreur et de jouissances érotiques (ceux de l'Alpminne ou « amour des farfadets »). Quel que soit leur caractère, ils n'en possèdent pas moins, les uns et les autres, des propriétés nettement démoniaques et, de ce chef, sont toujours tenus pour dangereux. L'incube, qui vient la nuit tenter les femmes, et le succube, cette séductrice nocturne de l'homme - tous deux objet d'horreur au Moyen âge - mais souvent à la fois redoutés et désirés - entretenaient des rapports sexuels avec les endormis. Non seulement la crédulité populaire, mais aussi les théologiens leur attribuaient un rôle considérable. Personne, alors, n'eût osé mettre en doute leur réalité; même saint Augustin y croyait (De Civ. Dei, XV, 23). Beaucoup de médecins les étudièrent avec zèle, surtout aux XVIè et XVIIè siècles, et recoururent souvent aux spéculations les plus étranges pour se les « expliquer ». Paracelse, par exemple (1493-1541), médecin et philosophe génial, croit découvrir en chaque individu trois « corps » : le corps matériel, visible et terrestre; le corps « sidérique », de substance éthérique, invisible; et le corps spirituel, le feu du Saint-Esprit en nous. Quant aux démons nocturnes, il les tenait façonnés par notre « imagination », c'est-à-dire de nature « sidérique ». Dans son Traité des Maladies invisibles (éd. Sudhoff, IX, p. 302), il s'exprime ainsi: « Cette imagination est issue du corps sidérique, comme en vertu d'une espèce d'amour héroïque; c'est une action qui ne s'accomplit pas dans la copule charnelle. Isolé en soi, cet amour est en même temps le père et la mère du sperme pneumatique. De ce sperme psychique ressortent les incubes qui oppressent les femmes et les succubes qui s'attaquent aux hommes ». Le grand Paracelse comprenait donc clairement qu'il s'agissait de visions imaginaires, de fantômes, et non de personnes réelles, que l'on désignait par incubes et succubes. Sa définition correspond aux résultats de la Psychanalyse moderne qui y voit les produits de la phantasia sexuelle. L'imagination, stimulée par la crédulité, forgea, sur les méfaits de ces esprits, de véritables romans qui ont alimenté jusqu'à ce jour de nombreuses productions poétiques et artistiques. Citons, entre autres, la série magnifique de Goya, Caprices, et l'impressionnante Succube, dans les Contes drôlatiques de Balzac.

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      C'est surtout au Moyen âge que la croyance à ces démons provoqua même dans les couvents de véritables épidémies. Les cauchemars, croyait-on, tourmentaient plutôt les femmes que les hommes, et plutôt les veuves et les vierges que les autres. Beaucoup d'hommes et de femmes ont été brûlés vifs pour commerce avec ces invisibles. Sorcière quiconque avait eu des rapports sexuels avec un incube; aussi, bien des innocentes périrent sur le bûcher, car il suffisait d'un cauchemar pour être convaincue de commerce lubrique avec un diable « chevaucheur de femmes ». Ces démons du cauchemar étaient censés pénétrer par les trous de serrure, les fissures des parois, les interstices des fenêtres, ce qui prouvait leur parenté avec les sorcières et autres créatures diaboliques (Voir III. n°V). Ils ne pouvaient, croyait-on, engendrer ni accoucher; s'ils donnaient, néanmoins, le jour à un enfant, celui-ci, fatalement, deviendrait un sorcier, un monstre ou quelque créature extraordinaire. L'enchanteur Merlin, par exemple, qui appartient au Cycle du Roi Arthur, passait pour être le fils d'un pareil esprit. En Allemagne, on attribuait la ressemblance frappante d'un homme avec un animal à l'influence de démons du cauchemar eux-même de nature animale; les déformations physiques, « envies », pieds-bots, etc., servaient de critères en ce domaine. Pour expliquer leur nature grossière, barbare et bestiale, la légende raconte que les Huns étaient nés d'un concubinage entre femmes et démons. Déjà, l'Antiquité tenait les créatures du genre « fée » pour particulièrement dangereuses, à cause de leur pouvoir séducteur, tout à fait magique: certaines d'entre elles fascinaient les hommes par leurs chants, pour les réduire à l'impuissance et les déchirer.


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      La Psychanalyse a contribué à « expliquer » de façon nouvelle les cauchemars; elle traduit, en effet, la conception médiévale du « démon du cauchemar » par une formule « psychologique ». Elle espère, ainsi, mettre sur pied une méthode thérapeutique qui rend inoffensif ce démon et l'exorcise « en quelque sorte ». Un des représentants les plus en vue de l'École freudienne de Londres, J. Jones, a consacré à ce problème un ouvrage particulier et intéressant: Der Alptraum in seiner Beziehung zu gewissen Formen des mittelalterlichen Aberglaubens (Le cauchemar et ses rapports avec certaines formes de superstition médiévale) paru dans les Scriften zur angewandten Seelenkunde, fasc. 14, Vienne, 1912; il y réfute aussi bien les théories exclusivement physiologiques que les folkloriques, basées sur la croyance populaires aux « esprits ».

      Il s'agit, conclut-il, dans tous ces cas, d'un phénomène reposant sur un violent complexe psychique, dont « le noyau est formé par un refoulement psycho-sexuel, qui peut être réactivé par des excitations périphériques ». Dès lors, tout le problème est clair. Mais J. Jones continue: « Le contenu latent du cauchemar consiste en la représentation de l'acte sexuel normal, et cela, d'une manière caractéristiquement féminine: l'oppression sur la poitrine, le don complet de soi, explimé par la sensation de paralysie, l'éventuelle sécrétion génitale, etc. Quant aux autres symptômes: battements de coeur, sensation de suffocation, p. e., ce ne sont que de simples exagérations des sensations ressenties normalement pendant l'acte sexuel à l'état de veille ». Il affirme ensuite que des « désirs violemment refoulés » peuvent être satisfaits de cette façon; dans l'extrême refoulement des désirs incestueux, par exemple, les sentiments de peur priment sur la sensation de volupté. Toujours d'après Jones, le cauchemar reflète sans exceptions le processus normal du coït; il ne se distingue des autres formes du rêve d'angoisse que par son contenu latent, qui est « spécial et fortement cliché ». Ainsi, les deux extrêmes - attraction et refus - peuvent être référés aux deux forces: désir et inhibition, luttant l'une contre l'autre. Sans se préoccuper du contenu précis et détaillé de ces cauchemars, cette interprétation en classe les « esprits » parmi ceux que le Moyen âge appelait incubes et succubes, et qu'on distinguait autrefois nettement d'autres démons du rêve. L'Église, en effet, a toujours défini l'incube comme un diable d'aspect humain, tandis que les fantômes de forme animale appartenaient à une autre catégorie d' « esprits ».

      La lutte contre ces entités variait d'après l'opinion qu'on s'en faisait. Il ne faut pas s'étonner que les moyens les plus divers, nés de la superstition, aient constamment gardé leur vogue, conjointement à des milliers de prescriptions médicales « sérieuses ». La croyance à l'influence des incantations sur les dieux est, depuis toujours, une des idées fondamentales de la magie. Dès lors, l'homme qui suppose que la volonté des dieux se manifeste dans ses rêves prémonitoires, fera tout son possible pour n'être visité que par des songes favorables. Prévenir vaut, en effet, mieux que guérir: il est donc important de reconnaître et de suivre à temps les avertissements des dieux et de se les concilier, pour qu'ils nous préservent contre les suites des mauvais rêves. Le mieux est d'écarter ceux-ci, avant d'en être atteint, grâce à de traditionnels contre-sortilèges, rites et recettes sans nombre. Chez certains peuples, par exemple chez les Grecs, on tentait d'empêcher, par des cérémonies religieuses, la réalisation de rêves de mauvais augure: on le notifiait liturgiquement à la divinité solaire, avec une parfaite sincérité. Exorcisés par cette « désoccultation », les démons nocturnes ne pouvaient que s'évanouir. Autre méthode propitiatoire: les sacrifices. Certains usages ascétiques devaient, croyait-on, « bonifier » un mauvais rêve. La répétition interminable d'une formule magique avait le pouvoir de conjurer le malheur et d'attirer le bonheur. Quelques Hindous s'imaginent vivre cent ans, s'ils répètent indéfiniment: Om, victoire sur la Mort, même si l'on s'est déjà « vu mort » en songe (La clef des songes de Jaggadeva, p. 30). Talismans et amulettes toujours fort prisés, étaient spécialement choisis d'après les circonstances, car on les supposait très puissants contre les rêves démoniaques. Les Musulmans se servent de bouts de papiers portant des versets du Coran et divers symboles astrologiques et magiques; on les coud dans la doublure des vêtements ou en des sachets qu'on porte, la nuit, sur la poitrine ou au cou, pour écarter les cauchemars; le peuple attribue à ces pratiques un effet incomparable. (Voir III. n°VI.) D'autres formules magiques, les Pentacles, empêchent les cauchemars et provoquent des songes bienfaisants: avant de se coucher, on en fait des boulettes, qu'on avale dans un peu d'eau (voir III. n°VII). (Les Kurdes chrétiens, à qui l'Église a interdit le recours au talismans, se préservent contre les cauchemars en s'imbibant les yeux et le front d'eau bénite avant le sommeil, voire en en aspergeant leur couche. D'autres, pour éloigner les démons nocturnes, placent sous leur oreiller des olives ou des cierges qui ont, eux aussi, reçu la bénédiction rituelle. Quelques-uns s'en vont dormir avec, au cou, une petite croix de bois; il en est, même, qui, le soir, absorbent un peu de terre recueillie au pied du tombeau d'un Saint.)

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      On voit que la superstition ne meurt jamais; elle survit à tout et reparaît, par un détour inattendu, chaque fois qu'on a essayé d'y mettre fin. Il va sans dire que l'esprit médico-scientifique a toujours rejeté ces pratiques; il a, pour sa part, tenté d'influer sur la genèse et la teneur des rêves en prescrivant telles nourritures et boissons, ou, plus conformément aux conceptions modernes, par des médications chimiques. Les médecins de l'Antiquité employaient la saignée, l'ellébore, la paeonia (genre de renonculacées) et recommandaient un régime approprié. Les Pythagoriciens déconseillaient les fèves, qui provoquent la flatulence, donc les cauchemars. Il était même néfaste de rêver de fêves; le peuple, en effet, s'imaginait que la flatulence due aux fêves était causée par les esprits des morts, logés dans ces légumes; ces spectres tourmentaient ensuite, croyait-on, les gens pendant leur sommeil. Dans son Treatise on the Incubus or Nightmare (Londres, 1816) - Traité de l'incube ou du cauchemar - le médecin A. Waller estime, au contraire, que les cauchemars proviennent de l'hyperacidité gastrique; il les combattait donc en administrant du carbonate de potassium.

      Le Moyen-âge a créé force panacées aussi étranges qu'infaillibles d'effet. On les composait d'après l'expérience populaire, les observations individuelles, les notions astrologiques, les théories sur les « signatures » des plantes, etc. De nos jours encore, partout où les superstitions sont vivaces, on retrouve à chaque pas le contre-sortilège, avec ses amulettes, ses talismans et pentacles, ses pratiques et médications secrètes.

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      Quant à ceux pour qui le cauchemar s'explique par des causes exclusivement physiologiques, par exemples les psychologues du siècle passé, ils pensaient qu'on pouvait le provoquer expérimentalement et ainsi le débusquer de son repaire et le réduire à néant. On a tenté de provoquer délibérément des cauchemars, en faisant prendre au sujet telle position déterminée, ou en soumettant à une pression telle partie de son corps, etc. Mais, jamais, on n'est parvenu à provoquer telle teneur onirique donnée, correspondant à chaque expérience et réitérable à volonté. D'après la doctrine psychanalytique - notamment suivant J. Jones, qui voit dans les diverses formes de psychonévroses modernes et leurs divers symptômes les « descendants » des sorcières, lycanthropes, etc. d'autrefois - on ne peut être délivré du cauchemar et de ses affres, que si sa cause, c'est-à-dire le refoulement des pulsions sexuelles, découverte par la Psychanalyse, est exhibée au plein jour de la conscience.

      Malgré son caractère bien moderne, la conception freudienne du cauchemar s'apparente pourtant, dans un certain sens, à l'antique conception qui attribuait à « Pan-Ephialte » la responsabilité du pavor octurnus (anxiété nocturne), mais aussi le pouvoir d'en libérer; la sensation de libération qui se substitue à l'angoisse mortelle peut-être considérée, en effet, comme équivalente à la réalisation d'un désir. Pausanias rapporte, au IIè siècle après J.-C., qu'on éleva à Trézène, en Argolide, un sanctuaire à Pan, le Sauveur, parce qu'il avait révélé en songe, à un édile municipal, le traitement efficace pour combattre une terrible épidémie (Pausanias, II, 32, 6).

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      La croyance populaire, elle aussi, a toujours reconnu au démon du cauchemar, non seulement une action corruptrice, mais encore un pouvoir bienfaisant; il pouvait, en effet, toujours révéler des secrets, par exemple la cachette d'un trésor, la formule d'un remède merveilleux. Ainsi, les démons du cauchemar ont eu le sort de toutes les « idées » issues des profondeurs séculaires de l'âme humaine et porteuses d'ambivalence: à la fois bienfaisantes et lumineuses, maléfiques et infernales. D'autre part, alors que la Psychanalyse voit dans le cauchemar la manifestation et la projection de la teneur sexuelle de l'inconscient, la Psychologie Complexe, créée par C.-G. Jung, a fait des idées-mères ou « archétypes » de l'inconscient collectif les messages symboliques du Royaume des Songes, qui expriment, de façon imagée, les forces instinctives, archaïques et primitives de l'âme, pour confronter l'homme avec son « ombre », afin qu'il en soit profondément impressionné (Voir III. n°VIII). C'est en ce sens qu'on peut aussi dire avec raison que « le cauchemar initial est le père de toute mythologie »; sans lui et ses innombrables diversifications, la croyance aux « esprits » ne se serait jamais développée au point qu'elle l'a fait. Même Kant, pour qui les explications scientifiques avaient certainement le pas sur la croyance aux « esprits », ne pouvait s'empêcher d'attribuer à ceux-ci un aspect bienfaisant, malgré leur nature terrifiante (Anthropologie, Francfort-Leipzig, 1799, p. 112): « Sans l'effroyable apparition d'un fantôme qui nous écrase, sans l'effort consécutif de tous nos muscles pour changer de position, l'arrêt de la circulation sanguine mettrait bientôt un terme à la vie. C'est précisément pour cela que la Nature semble avoir organisé les choses de telle façon que la grande majorité des rêves comporte des malaises; car de pareilles présentations excitent les forces de l'âme bien plus que lorsque tout se passe comme on le désire. » Par là, Kant se rattache aux conceptions psychologiques les plus modernes sur le problème du rêve.

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      C'est ainsi qu'à chaque époque correspondent les solutions et les thérapeutiques conformes à l'esprit du temps. Reste à savoir si l'on est parvenu aujourd'hui, malgré tous les efforts, à arracher tout son secret à cette forme mystérieuse du rêve.


      Zurich

Dr JOLANDE JACOBI.            


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Les aspects du diable
à travers les divers états de possession

      Les récits de possession présentent de nombreux traits communs, quels que soient le milieu, le temps, la civilisation pour celui qui envisage seulement la partie naturelle des possessions. Les possédés de l'Évangile semblent peu différents de ceux qu'observent les missionnaires dans l'Afrique Noire ou l'Asie mystérieuse, dont certaines contrées comme la Mongolie sont hantées par les démons, suivant les légendes. Les possédés de l'antiquité, ressemblent aux possédés modernes, avec cette réserve que les esprits des morts jouaient, avant la venue du Christ, le même rôle que plus tard le Démon. Enfin les possédés admis comme tels par l'Église paraissent souffrir et se comporter sur beaucoup de points comme les malades atteintes de délires de possession. Ils en diffèrent par des caractères qui décèlent une action praeternaturelle et par des évolutions fréquentes vers la guérison après l'exorcisme.

      Le milieu a pu multiplier les cas de possession, mais il n'a pas pu les créer de toutes pièces. Des tendances intérieures, presque banales chez l'homme, ont joué un rôle plus important. L'observateur qui part du scrupule et de l'angoisse et suit la filiation des états qui en dérivent jusqu'à la possession aboutit à cette hypothèse que chacun porte un démon en soi, mais qu'heureusement tous les humains ne deviennent pas sa proie. L'étude de cette filiation apprendra les diverses actions du Diable sur le corps et l'âme du possédé qu'elles transforment au point qu'il est possible de retrouver chez ce dernier quelques aspects du Diable, ou si on préfère des forces du mal dont les incroyants eux-mêmes ne nient pas l'existence. Les journaux qui ont consacré des articles à Hitler et à sa doctrine n'ont pas hésité à les qualifier de démoniaques, même quand ils s'adressaient à des lecteurs étrangers à tout dogme religieux.

      La communauté des dispositions antérieures à l'envahissement des forces du mal explique à la fois certaines ressemblances des possédés entre eux et la contagion de la possession. Néanmoins ces derniers faits ne peuvent être retenus comme des preuves que la possession est un phénomène naturel. Pour l'Église, la maladie n'exclut pas l'action démoniaque. Dans les anciens manuels d'exorcisme, elle mélait aux rites les Remedia Corporalia; aujourd'hui ses prêtres font soigner les possédés en même temps qu'ils prient pour eux.

      Les dispositions intérieures qui préparent la possession se traduisent par des signes physiques, intellectuels et affectifs dont l'ensemble est complet quand celle-ci est installée.

      Les signes physiques consistent d'abord dans les changements de mimique. Le possédé devient méconnaissable, diffère de lui-même au point qu'à Loudun, les grands seigneurs et les curieux venaient voir la figure du Diable qui se substituait à la figure ordinaire des religieuses. Si la possession est déjà ancienne, le changement de mimique est complété par l'amaigrissement et le ballonnement du ventre. Les traits expriment la colère, la haine, la moquerie, l'insulte. Les viscères contractés et spasmés altèrent en même temps les fonctions de l'organisme. Le teint change, les nausées, les vomissements, l'aérophagie, l'aérocolie apparaissent avec les borborygmes, la langue sale, la fétidité de l'haleine. Des viscères spasmés dont la sensibilité n'est pas perçue dans l'état de santé, montent des sensations pénibles et angoissantes; des irritations de la peau et des muqueuses les complètent. Le malade explique ces douleurs angoissantes par la présence d'un animal ou d'un diable qui se déplace souvent, dans son ventre, le mord, le pince, le brûle, le torture de toutes manières.

      Le tableau est complété par des vertiges, des maux de tête, et des sensations paraissant provenir de l'extérieur: douleurs de la nuque violentes, imposant la conviction d'un coup qui vient d'être reçu, douleurs de la colonne vertébrale, du même ordre, avec la même interprétation. Il faut ajouter des tiraillements, des crampes, des impressions de gonflement et de tension plus ou moins mobiles que le sujet décrit comme des pénétrations du Diable dans son corps ou des sorties de ce même Diable.

      La voix change aussi. Elle n'a plus le même timbre, elle devient grave, menaçante, ou sardonique, moquant les personnes les plus respectables, tenant des propos érotiques ou scatologiques inaccoutumés. L'écriture automatique apparaît par crises au milieu d'une page de l'écriture habituelle. Il arrive que le porte-plume soit arraché et jeté au milieu de la pièce. Parfois la page est sabrée d'un trait rageur qui déchire le papier ou l'éclabousse de taches d'encre. Les écrits automatiques des possédés diffèrent par leur caractère violent de ceux des médiums.

      Le possédé se représente le diable qui l'habite comme ayant un corps plus petit que le sien. Cette représentation de la petitesse du corps du Diable explique les innombrables diablotins des cathédrales gothiques et ceux qui assaillent certaines statues du Bouddha. Du fait de sa petitesse, le Diable malgré qu'il soit toujours méchant peut changer de caractère, devenant une sorte d'enfant pervers ou d'animal redoutable et pourtant méchant, traduisant sous des formes symboliques l'ambivalence affective sur laquelle nous reviendrons.

      Les réactions des possédés ont un caractère commun: l'impulsivité agressive qui peut être remplacée par son contraire: l'inhibition. Les insultes, les gestes menaçants, les mots écrits par une main qui a perdu tout contrôle, apparaissent brusquement, d'une manière imprévisible, de même que les crampes, les contorsions des membres, les crises convulsives. L'apparition de l'impulsivité indique l'envahissement de la personnalité. L'agressivité contre Dieu et contre les hommes révèle le ton de l'affectivité de la nouvelle personnalité. Ces réactions, bien qu'elles semblent échapper au contrôle psychique ne sont pas inconscientes. Le possédé sait qu'un autre pense, parle, agit par son intermédiaire et il en souffre cruellement; de même il aura conscience des inhibitions et en souffrira.

      Une sensation revient souvent, à la fois dans les histoires démoniaques et dans les récits d'expériences métaphysiques. Les sujets ou les assistants éprouvent brusquement des impressions de froid glacial, parfois semblant sortir des murs. Au sabbat l'arrivée du Diable s'annonce par des effluves glacées et un contact réfrigérant. Des mains froides saisissent la nuque du démoniaque, un vent froid souffle tout à coup. La chair de poule de la peur, le refroidissement des extrémités explique en partie cette sensation de froid, mais parfois aussi elle semble inexplicable. Elle s'accompagne généralement de frigidité sexuelle. Les sorcières étaient frigides et c'était là une des marques du Diable pour les Inquisiteurs. Refroidissement et frigidité vont de pair avec l'insensibilité à la douleur: dans la possession, les sujets peuvent être brûlés, piqués sans se plaindre, sans faire de mouvement, sans changer de couleur.

      La possession trouve les fonctions féminines, crée des grossesses fictives avec distension exagérée du ventre et mêle ses effets à ceux de l'âge critique. Elle jette le désordre dans toute la vie instinctive, supprime l'appétit ou fait apparaître des boulimies, avec besoins impérieux d'aliments étranges ou répugnants.

      Divers signes intellectuels sont mentionnés dans les manuels d'exorcisme comme la faculté de connaître les pensées d'autrui, les événements futurs ou éloignés, et toutes les choses cachées, comme l'usage de langues inconnues jusque-là, comme les actes contraires aux lois de la nature: lévitation, déplacement instantané à travers de grandes distances. Ces derniers signes sont rares et constituent la partie préternaturelle des possessions dont nous n'avons pas à nous occuper. Nous nous arrêtons seulement aux faits groupés par les métapsychistes sous le nom de connaissance paranormale qui peuvent paraître préternaturels dans certains cas, dans d'autre rentrer dans l'ordre de la nature.

      Cette connaissance est limitée chez les médiums. Dans des cas indiscutables, ils donnent, sans supercherie possible, des dates, des noms propres qui imposent la conviction. Mais ils se trompent souvent. L'entraînement augmente la connaissance paranormale mais jusqu'à un certain point. Les possédés sont capables de cette faculté mais le plus souvent ils se bornent à donner des indications sur le caractère et les défauts des personnes présentes. Dès qu'ils tombent juste, l'assistance est très impressionnée et un exorciste comme le Père Surin a pu devenir possédé à son tour après avoir reçu de nombreuses communications paranormales d'une religieuse qu'il exorcisait.

      Le possédé fait le plus souvent figure de faux prophète. Il est l'instrument du diable, c'est-à-dire du mensonge personnifié. Il apporte parfois, dans la comédie de la prophétie, les richesses d'une imagination libérée de toute réalité.

      Les signes affectifs que nous allons maintenant étudier sont moins évidents, moins connus et moins classiques que les signes physiques et intellectuels. Ce sont eux qui sont à la base des névroses et des psychoses, « terrain d'élection » de la possession démoniaque selon Monseigneur Catherinet.

      Esquirol dans son étude sur la démonomanie parue en 1814 a montré que la possession évolue par accès. Il raconte l'histoire d'une fille de trente ans amoureuse d'un homme que ses parents ne lui permettaient pas d'épouser. Elle tomba dans une dépression qui la mena à faire un voeu de chasteté. Cela ne l'empêcha pas de prendre quelque temps après un amant: saisie de remords, elle fut assaillie d'idées de damnation délirantes qui durèrent six ans pendant lesquels elle dut être internée. Elle sortit, non guérie et diminuée dans son intelligence; peu après sa sortie elle devint la dupe d'un jeune homme qui lui affirma être Jésus-Christ. Elle succomba de nouveau et crut être possédée. Le Diable logé dans son corps l'empêchait de manger, mordait son coeur, déchirait ses entrailles. Elle mourut au bout de quelques temps de péritonite tuberculeuse.

      Cette ancienne observation permet de dégager de l'ensemble des faits deux obsessions fondamentales chez les possédés. C'est en premier lieu l'obsession de solitude morale liée à l'obsession d'infériorité fréquente chez les vieilles filles, chez les veuves, chez les gens qui vivent en marge de la vie et n'ont ni famille ni foyer, chez certains religieux et religieuses mal adaptées au cloître où ils sont entrés, non par vocation, mais par déception. Tous ces êtres isolés moralement fournissent un contingent relativement important à la possession diabolique. Les obsessions de solitude et d'infériorité prédisposent à la possession.

      Les obsessions de culpabilité déterminent celle-ci. Le sentiment obsédant d'être coupable d'une faute et de devoir subir en châtiment peut exister en dehors de toute faute connue par l'intelligence. Il exprime une souffrance profonde de l'inconscient. Dans la maladie ou la possession, il peut être intense au point d'envahir tout le psychisme. Il est à la base des scrupules banaux, des peurs des enfants, du trac et de mille états qui apparaissent comme des incidents de la vie psychologique ordinaire. Le dogme du péché originel exprime l'universalité du sentiment de culpabilité considéré du point de vue religieux.

      Il faut observer que le sentiment de culpabilité quand il est prolongé trop longtemps et entretenu avec une certaine complaisance peut devenir dangereux. Le Christ dit au pécheur qu'il absout: « allez en paix » ou « allez et ne péchez plus »; il ne s'attarde pas à de longues formules pour montrer dans le détail l'horreur du péché et, il relève le pécheur pour lui montrer le chemin de la vie; nous devons retenir son enseignement. En effet le sentiment de culpabilité devenu obsédant prépare les rechutes des fautes. On peut considérer qu'à ce moment il devient un élément de la tentation en ramenant sans cesse l'esprit à la pensée de la faute, en l'épuisant et en diminuant sa résistance.

      L'obsession de culpabilité a été décrite par le père Surin dans l'Histoire des diables de Loudun et dans la Science expérimentale (Revue d'ascétique et de mystique, Toulouse 1928). Le père Surin qui ne pouvait se reprocher aucune faute grave avait fini par croire qu'il « avait voulu trop s'élever, et que Dieu par un juste jugement avait voulu l'abaisser. » Ne pouvant supporter cette idée obsédante et se croyant damné, il fit suivre, comme c'est la règle, l'obsession de culpabilité d'une tentative d'auto-punition et essaya de se suicider. Même dans les périodes où il n'était pas possédé, un état qui paraît voisin des obsessions de culpabilité l'inhibait, par crises, interdisant ou rendant difficile tout mouvement et toute pensée. Plus tard, quand il alla mieux, cette inhibition s'atténua mais il ne put consacrer que quelques minutes à la préparation de ses sermons. En 1635, année où les cas de possession se multiplièrent à Loudun, Surin considéra ses souffrances comme « une peine d'esprit ». Dans une certaine mesure, il se rendait compte qu'il souffrait d'une maladie, qui lui paraissait étrange. Pendant les crises de possession, il décrivit le dédoublement dans une formule saisissante en disant que « son âme était comme séparée ». Presque dans le même moment il éprouvait une paix profonde, puis était pris d'une rage furieuse. Le Diable le poussait alors à des impulsions verbales et motrices violentes. Dans ces périodes d'accalmie, les bonnes actions ne lui apportaient plus la joie coutumière, mais aggravaient les obsessions de culpabilité et le père se reprochait de désobéir à Dieu « en sortant de l'ordre des damnés où il était né ».

      Les impulsions du père Surin dépendaient d'obsessions par contraste et le poussaient à des actes contraires à sa volonté et à ses désirs: à son corps défendant, il était amené à haïr le Christ, à imaginer des hérésies, à approuver les idées de Calvin sur l'Eucharistie.

      L'ensemble de ces signes avait apparu un mois après l'arrivée du père Surin au couvent des Ursulines de Loudun, pendant lequel la prieure, qu'il exorcisait, lui avait découvert « plus de deux cent fois des choses très secrètes, cachées en sa pensée ou en sa personne ».

      Cette prieure, Soeur Jeanne des Anges, analysait de son côté avec subtilité ses obsessions de culpabilité. Elle était « presque toujours en remords de conscience et avec grande raison... le démon n'agissait que selon les entrées que je lui donnais... Ce n'est pas parce que je crois être coupable de blasphèmes et autres désordres où les démons m'ont souvent jetée, mais c'est que, m'étant laissée emporter dans le commencement à leurs suggestions, ils s'emparaient de toutes mes facultés intérieures et extérieures pour en disposer à leur volonté ». Dans les crises d'impulsions par contraste, Soeur Jeanne des Anges insultait Dieu et même la bonté et la charité divines, détestait la profession religieuse, déchirait et mangeait son voile, crachait l'Hostie au visage du prêtre.

      Il lui était parfois possible de résister. Elle ne se laissait plus aller au blasphème et au sacrilège bien qu'elle en eut l'idée. Elle avoua même qu'elle éprouvait un plaisir, déconcertant pour une religieuse, à subir la possession. « Le Diable me trompait souvent par un petit agrément que j'avais aux agitations et aux autres choses extraordinaires qu'il faisait dans mon coeur. »

      Le Père Surin et Soeur Jeanne des Anges représentent des types de possédés, différents en apparence, mais chez qui se retrouve le fonds commun d'obsessions de culpabilité, de dédoublement, de contrastes et d'ambivalence affective. Ils sont identiques, nous l'avons dit, aux possédés modernes, mais mieux que ceux-ci ils savaient s'analyser; ils en avaient, si on peut dire, le loisir. Aujourd'hui la pratique de l'exorcisme, plus méthodique et plus restreinte, limite la suggestion et empêche le développement de ces tableaux si riches de détails jusqu'au début du XVIIè siècle. En outre les possédés ne sont plus exorcisés en public et l'influence de la foule avec son pouvoir suggestionnant ne s'exerce plus sur eux.

      L'Orgueil, péché du Diable, n'a qu'une importance secondaire chez les possédés, par exemple quand il justifie les obsessions de culpabilité. Ce fut le prétexte invoqué par le Père Surin quand il se crut damné comme avant lui sainte Thérèse et un certain nombre de saints.

      Nous avons passé en revue les signes des états de possession: signes physiques, signes intellectuels, signes affectifs avec au premier plan les obsessions de culpabilité. Est-il possible de déduire de ces signes la connaissance de quelques-uns des aspects du Diable.

      La figure du Diable telle qu'elle est représentée par les sculpteurs des cathédrales gothiques et que par les artistes de l'Extrême-Orient peut être retrouvée sur la face des possédés pendant les crises. Ceux-ci réalisent aussi avec plus ou moins d'habileté et de richesse imaginative les gestes, la conduite de leur modèle. Cet aspect physique, même si la ressemblance est poussée assez loin, reste secondaire.

      Dans le domaine moral, les aspects du Diable sont plus particuliers aux possédés. Le tentateur subtil, qui multiplie les ruses et les habiletés de sa dialectique pour séduire un Faust diffère du diable des possédés autant que le Lucifer orgueilleux qui entreprend avec ses démons la lutte contre Dieu. Les diables des possédés sont plus familiers et plus vulgaires. Ils restent à la mesure de l'homme.

      Comme tels, ces diables apparaissent non pas comme des hôtes nouveaux mais comme des hôtes anciens qui se sont enhardis jusqu'à occuper toute la maison. Ils ont gardé le mensonge et l'orgueil, l'habileté à s'insinuer, la malignité et l'agressivité du diable classique mais ils sont plus étroitement mêlés à la personnalité de leur hôte. Il arrive souvent qu'au cours des impulsions par contraste ils s'attaquent à des objets ou à des personnes qui ont joué un rôle à un moment donné dans la formation des complexes personnels. Ces impulsions apparaissent alors comme des tentatives de libération des conflits résultant de ces complexes. Les insultes contre Dieu, l'Église, l'hostie prennent ainsi un sens particulier. Le possédé s'en prend à eux comme à des obstacles qui ont contrarié certains de ses désirs.

      L'histoire de Soeur Jeanne des Anges nous apporte la preuve de la réalité des mécanismes psychanalytiques de ses impulsions par contraste. Elle l'avoue quand elle parle du « petit agrément » qu'elle éprouvait à céder à son agressivité. Son démon, nous le connaissons, c'est celui du Marquis de Sade.

      Un autre, celui du Père Surin, né « damné » personnifie littéralement l'obsession de culpabilité isolée de toute faute et cherchant des fautes pour se justifier. Ce démon semble avoir pour mission de montrer la réalité du péché originel, qui a transmis le sentiment inné de culpabilité de notre première mère jusqu'à nous.

      Passons maintenant des démoniaques de Loudun à nos malades. Un autre démon, petite bête blottie dans un corps de vieille fille est retenu en elle par un certain « consentement » comme disait Soeur Jeanne des Anges. Il peuple la solitude qui l'obsède, répond à ses questions, dialogue avec elle puis au bout d'un certain temps la tourmente si bien qu'elle va trouver un prêtre qui la renvoie à un médecin.

      Un autre démon s'est installé chez une fille honnête jusqu'au scrupule et l'obsède par des images de vols qu'elle n'a pas commis. Il a composé avec l'honnêteté de son hôte et admis cette équivalence symbolique de pensées érotiques qu'elle n'aurait jamais acceptées.

      Ces démons humanisés sont de tous les temps et de tous les pays, ils ont apparu avec le premier homme et disparaîtront avec le dernier. Malgré leur manque de grandeur, et parce qu'ils sont bien adaptés à nous, ils représentent des formes redoutables des forces du mal, celles qui hantent la vie de chaque jour.

Paris

Dr Jean VINCHON      


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Les pseudo-possessions diaboliques

LES PSYCHOSES DÉMONOPATHIQUES

      Ainsi qu'on a pu le voir, notamment à propos du procès auquel fut soumise Anne de Chantraine, il était bien dangereux en des temps qui ne sont pas fort éloignés de nous, d'être suspectés de tenir commerce avec le démon; les pires supplices étaient à redouter. Aujourd'hui, sur ce point au moins, nos moeurs ont gagné en douceur et en mansuétude.

      Encore que la science psychiatrique doive se tenir pour très humble parmi les autres disciplines biologiques, car la psychiatrie se meut sur un plan qui touche tout ensemble au corps et à l'esprit, et bien que nous ignorions encore comment se réalise la « couture de l'esprit et du corps », cependant on peut bien reconnaître que nos connaissances sur les désordres de la sphère mentale se sont profondément avancées à partir du moment où l'on a considéré les perturbations de l'esprit non plus seulement comme l'expression d'une influence surnaturelle mais comme le témoignage de modifications dans le développement ou l'équilibre des fonctions psycho-physiologiques.

      Et, à l'heure actuelle, il n'est pas de psychiatre qui ne puisse aussi retrouver avec la plus grande facilité sous le masque de la sorcellerie d'autrefois les symptômes les plus pertinents des psychopathies que, chaque jour, nous sommes amenés à soigner.

      Dépister l'origine et la source de la démonopathie, en démêler les traits parfois singulièrement enchevêtrés, identifier le processus en cause, que celui-ci se découvre d'ordre organique ou de nature psychique, enfin s'efforcer d'atténuer ou de guérir la déviation pathologique de l'esprit, tel est le but suprême du médecin - aussi la tâche de celui-ci très modeste, très humble, si l'on veut, puisqu'elle doit se garder de dépasser les frontières des phénomènes de la nature, s'écarte-t-elle absolument des problèmes beaucoup plus élevés qui sollicitent l'attention et la pénétration du philosophe et du théologien.

      Ainsi notre propos se limite-t-il exactement à ceci: découvrons-nous chez certains sujets qui se prétendent possédés du démon, des signes, des caractères qui nous autorisent à rapporter l'idée de possession démonopathique à un processus morbide, c'est-à-dire à une authentique maladie?

      Il est bien certain que l'identification des affections mentales se présente sous un jour un peu différent de celui sous lequel nous observons les maladies physiques, organiques. Celles-ci s'entourent, en effet, non seulement de symptômes objectivement saisissables, mais encore de témoignages encore plus positifs, peut-être, que nous appréhendons dans les altérations de texture des organes.

      Il n'en est pas de même pour les psychopathies; pour la plupart d'entre elles, la base anatomique fait complètement défaut, ce qui ne veut nullement signifier que celle-ci soit inexistante. - Mais, encore une fois, si le contrôle anatomique nous manque, nous sommes autorisés à porter le diagnostic de maladie dans les cas où la déviation de l'esprit se présente sous des traits toujours semblables, quelles que soient l'éducation, l'instruction, les conditions sociales des sujets qui en sont affectés. - Davantage, l'on peut prévoir, en face d'un syndrome psychopathologique donné, ce que seront son déploiement et son devenir ainsi que les conséquences sociales et médico-légales auxquelles celui-ci peut exposer. Il est même singulier de constater que les réactions patho-psychologiques de l'homme le plus élevé en civilisation ne sont pas très nombreuses; ce qui offre un aspect multiforme et souvent pittoresque c'est la coloration, le contenu du délire, mais non pas sa structure intime, son fondement, son essence. Qu'un paranoïaque se dise persécuté par des ondes de l'au-delà, par les francs-maçons, par les Jésuites, par tel personnage ou tels groupes de personnes que l'on imaginera, ou par le démon, c'est tout un. La psychopathie se révélera plus ou moins riche, plus ou moins pittoresque; les plaintes, les récriminations des patients se dévoileront plus ou moins plausibles ou tout à fait invraisemblables, l'évolution et le pronostic n'en seront point modifiés, non plus que le traitement préventif et curatif qui devra être appliqué.

      Et, en vérité, il faudrait être bien exigeant pour réclamer du médecin plus qu'un diagnostic rigoureux, accompagné d'un pronostic précis et appuyé par un traitement efficace.

      Ceci étant dit, nous nous proposons d'exposer ce que nous dévoile l'analyse des faits de possessions démoniaques que le psychiatre est amené à pratiquer.


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      Mais examinons d'abord sous quel aspect se présente le possédé tel qu'il est figuré dans les ouvrages les plus répandus. Ce qui a frappé, me semble-t-il, les observateurs non versés dans la science des maladies de l'esprit, c'est la transformation morale du sujet.

      En vérité, il paraît être transformé, pénétré par une personnalité nouvelle qui se superpose ou se juxtapose à la personnalité réelle de l'individu. Non seulement écrivent ces auteurs, dont on trouvera les narrations dans l'ouvrage de M. Oesterreich (OESTERREICH, Les Possédés, I vol. Payot.) qui comprend une ample moisson de documents intéressants, non seulement, on a l'impression que le possédé est envahi par une autre âme, mais il semble que même sa physionomie, son port, sa démarche, en bref son comportement social soient littéralement transformés. Évidemment, cette apparente métamorphose n'est pas constante dans le temps et ne se manifeste que pendant les périodes où la possession se montre active, je veux dire pendant les moments de transe, mais ce changement corporel, essentiellement dynamique, se dévoile très personnel à chaque possédé; en sorte que l'on peut avoir l'impression que, véritablement, la personnalité physique du sujet est transformée en une personnalité étrangère.

      « Aussi souvent que le démon s'emparait d'elle, dit Eschenmayer à propos d'une femme qui se croyait possédée par l'esprit d'un mort, elle prenait les mêmes traits que celui-ci avait eus dans sa vie et qui étaient très accusés, de sorte qu'il était nécessaire, à chaque attaque d'éloigner ce sujet des personnes qui avaient connu le défunt parce qu'elles le reconnaissaient aussitôt sous les traits du démoniaque ».

      Ce qui est aussi très saisissant, c'est que le nouveau caractère, la nouvelle attitude, le changement de la conduite qui caractérisent le sujet en état de transe ou de crise de possession, s'opposent trait pour trait, à la personnalité primitive du possédé. Aussi l'entourage s'étonne, s'indigne même, d'entendre proférer les pires injures, les plus obscènes paroles à telle jeune fille dont l'éducation et la moralité auraient pu être tenues pour incompatibles avec ce déchaînement des passions les plus basses et les discours les plus orduriers.

      De la jeune fille d'Orlach dont parle Eschenmayer, il est dit que « pendant ces accès, l'esprit des ténèbres exprime par sa bouche des paroles dignes d'un démon en folie, des choses qui n'ont pas de place chez une jeune fille au coeur droit, des malédictions de la Sainte Écriture, du Rédempteur, de tout ce qui est sacré. »

      J'ai observé personnellement des faits de ce genre qui sont quelquefois déconcertants, car l'on se demande vraiment où ces jeunes filles pures, élevées à l'abri des bruits et des agitations du monde ont pu apprendre le vocabulaire qu'elles éjectent, pendant leur crise, avec une violence passionnée.

      Les exemples de possessions démoniaque que nous découvrons si nombreux dans la littérature abondante qui leur a été consacrée, se caractérisent surtout par ce fait que l'invasion de la personnalité démoniaque ne se réalise que pendant certains états, dits de crise ou de transe, au cours desquels le possédé ne se contrôle plus et perd même conscience de sa personnalité naturelle. On ne pourrait donc dire qu'il se produit une scission de la personnalité, et l'on devrait se persuader, avec Eschenmayer et Oesterreich que la perte ou l'évanouissement de la conscience s'affirment, dans le cas de régence, comme le caractère essentiel de la possession démoniaque; à cette suspension des fonctions de conscience s'ajouterait une ignorance totale de ce qui s'est passé pendant la crise.

      Il n'est pas contestable que de tels faits se sont produits et se réalisent encore de nos jours, mais nous en saisissons mieux l'origine et la nature que nos devanciers. En effet, il est une affection dont les exemples sont innombrables et qui se spécifie par la perte temporaire de la conscience du sujet et la transformation de celui-ci en un véritable automate envahi par des idées, des sentiments, des souvenirs tout autres que ceux dont son esprit est habité à l'état normal, et qui se montrent même tout à l'opposé de sa personnalité réelle. Cette affection a nom épilepsie; c'est le morbus sacer, le mal sacré, le « haut mal », le mal comitial des anciens.

      Contrairement à ce que pense le vulgaire, l'épilepsie ne se manifeste pas seulement par la crise convulsive, qui peut atteindre d'ailleurs des animaux, mais encore beaucoup plus fréquemment qu'on ne le croit, par des changements soudains de la personnalité morale, par des bouleversements catastrophiques dont la durée peut ne pas dépasser quelques instants mais que l'on voit, assez couramment, s'étendre, s'étaler sur des heures et même des journées complètes. De ce qui s'est passé au cours de ces crises, le malade ne garde aucune conscience. Or, le mal épileptique, non seulement nous pouvons le définir rigoureusement par les éléments que nous tirons du contexte clinique, mais il nous est possible, aujourd'hui, de préciser la nature du dérèglement du cerveau grâce à la détection des ondes spéciales que nous fait apparaître le relevé de l'électro-encéphalogramme.

      Mais si le mal comitial peut bien simuler un état de possession démoniaque, il est un autre état morbide, des plus communs aussi, que nous trouvons à la source des manifestations que nous visons ici: la grande névrose de Charcot, l'hystérie. Il n'est pas douteux que c'est à cette psycho-névrose que l'on doit rapporter la plupart des cas de possession caractérisée par des transes ou des crises au cours desquelles la personnalité du sujet apparaît transformée et qui s'entourent de manifestations tapageuses, théâtrales, d'autant plus excessives que le public est plus nombreux pour les contempler et s'en émouvoir. Certes, l'état de conscience de l'hystérique est bien différent de ce qu'il est chez l'épileptique, et si l'on peut observer la réalité d'un obscurcissement de la conscience, celui-ci n'atteint point la profondeur de la dissolution que nous fait appréhender le mal comitial; cependant ainsi que je l'ai analysé ailleurs (J. LHERMITTE, Qu'est-ce que l'hystérie? (Année Théologique, 1942). ) la « grande névrose » de Charcot ne se révèle pas, comme certains médecins l'ont prétendu, faite uniquement de supercherie, de duperie, de théâtralisme, de moquerie, de mythoplastie et de « pathoplastie », on retrouve encore, ici, un désordre réel de l'esprit et de la conscience comme en témoignent les singulières modifications de l'électro-encéphalogramme ainsi que nous l'ont révélé les études remarquables de Titéca (de Bruxelles).

      Que la conscience de l'hystérique en crise ne se dévoile pas marquée par un état de dissolution totale ou générale, au sens Jacksonnien, comme dans le mal comitial, la chose n'est pas douteuse, mais qu'il y ait effectivement une suspension ou une profonde atténuation de certaines fonctions psychiques, trop de faits nous en montrent l'exactitude pour qu'il soit impossible à un esprit non prévenu, d'en suspecter la réalité. On comprend donc assez bien pourquoi bien des psychologues, à commencer par M. Oesterreich dans son important ouvrage consacré à l'étude des possédés, estiment que les états de possession dans lesquels l'individualité normale se trouve brusquement remplacée par une autre personnalité à titre temporaire, et pour lesquels le retour à la normale ne laisse aucun souvenir, doivent être nommés somnambuliques. Si l'on met à part le propos relatif à la perte complète des souvenirs, qui méconnaît la différence qui sépare l'hystérie d'avec l'épilepsie, l'on peut souscrire à la thèse de l'auteur. Ainsi que je l'ai indiqué plus haut, si la grande névrose hystérique se montre essentiellement contagieuse, et les expériences de la Salpétrière, au temps de Charcot, en ont mis au jour toute la réalité, c'est, évidemment, à la démonopathie hystérique qu'il convient de rattacher l'immense majorité, pour ne pas dire la totalité des épidémies de possession qui furent si nombreuses autrefois, à une époque où l'on ne connaissait que bien imparfaitement les manifestations de la « grande simulatrice », l'hystérie.

      Chacun se souvient des épidémies de possession qui ont sévi dans le monde en un temps où la psychiatrie s'ébauchait à peine; or, les exemples que présentaient ces épidémies s'avèrent marquées du sceau le plus pur de la psychonévrose hystérique, ou encore du pithiatisme, c'est-à-dire de cette névrose où la simulation et la mythomanie jouent le rôle que l'on sait. Il ne faut cependant pas penser que nos devanciers ignoraient rien du pithiatisme. Si l'on nous demandait d'en administrer la preuve nous la prendrions dans le cas de cette Marthe Brossier dont le procès fut poursuivi sous Henri IV (Sur le cas de Marthe Brossier et les idées de cette époque sur les possédés, on consultera le chapitre XVI de l'important ouvrage du R. P. Bruno de J. M. intitulé: La belle Acarie, Desclée de Brouwer, 1942.). Marthe est une jeune fille sans fortune, l'aînée de quatre filles, d'un père assez indifférent. Désireuse de se marier et voyant son projet échouer, elle se coupe les cheveux et revêt des habits d'homme, comme Jeanne d'Arc, puis l'année suivante, elle se précipite sur une compagne Anne Chevion, lui laboure le visage et l'accuse d'avoir fait échec au rêve qu'elle caressait. Considérée comme possédée du démon à cause de l'impétuosité de ses réactions, et « des merveilles qu'elle disait contre les Huguenots », ceci se passait en 1599, précisément l'année de l'Édit de Nantes, Marthe fut considérée comme possédée et exorcisée en grande pompe. Beelzébuth, lit-on, lui enflait le ventre, puis lui courbait le corps si fort derrière, que la tête touchait les pieds, et cela, plusieurs fois, criant: « J'ai plus de tourments que si j'étais en enfer »; et étant commandée par l'exorciste, dit: « Tu seras cause que je perdrai mes Huguenots ».

      Devant le scandale, Henri IV prend le parti de faire interner Marthe au grand Châtelet où elle est visitée par des médecins et des clercs. Puis, devant l'affirmation des experts, qu'il ne s'agissait pas de possession véritable, Henri IV ordonne que Marthe soit rendue à son père habitant Romorantin. Que s'était-il donc passé? Nous possédons les pièces du procès, et rien n'est plus instructif que leur lecture. Le docteur Marescot aidé de trois de ses confrères examine la prétendue possédée.

      Est-elle capable de comprendre les langues que jamais elle n'a apprise, ainsi que l'on soutient? Non; interrogée directement en grec, en latin, elle reste coite. L'exorcise-t-on, elle tombe bien en pâmoison, se remue les flancs comme un cheval qui a couru, ce qu'il est aisé d'imiter; Marthe se moque de l'exorciste, mais prise au collet par Marescot, elle avoue que le diable l'a quittée. Et Marescot de conclure: Nihil a daemone; multa ficta; a morboso pauca.

      Poursuivant sa démonstration, Marescot se demande sur quels critères l'on pourrait s'appuyer pour décider de la réalité de la possession. Sur les convulsions: mais les bâteleurs et les laquais en font autant; l'insensibilité aux piqûres? Mais encre les laquais et les bâteleurs y réussissent à merveille; l'absence d'écoulement de sang à la traversée de la peau par l'aiguille? Mais cela témoigne seulement que les vaisseaux ont été épargnés; la ventriloquie? Mais Hippocrate déjà la signalait chez certains sujets en dehors de toute influence maléfique; le discernement des objets? Mais Marthe s'est lourdement trompée: On lui présente, par exemple une clef enveloppée en lui affirmant que l'objet est un fragment de la vraie Croix et voici que Marthe fait mille diableries; la lévitation? Mais si quelques personnes ont cru voir Marthe suspendue en l'air sans appui, ce fut l'après-midi, alors que les esprits avaient été échauffés par un bon repas; le matin, rien de semblable ne s'était produit.

      Marescot, dont la puissance d'analyse se montre si remarquable, ne s'en tient pas là; et notre confrère se demande quelle peut être la cause de cette possession simulée. Et, il la découvre dans la cupidité de Marthe et de son père, lequel a reçu des sommes d'argent pour que sa fille guérît. Mais comment enfin, cette Marthe dont l'instruction était courte, a-t-elle pu se montrer capable de tant d'exploits, se demande enfin notre confrère? Or l'enquête démontre précisément que Marthe a lu beaucoup d'ouvrages où l'on parle des faits attribués au démon et, d'autre part, on n'a cessé de lui répéter qu'elle « avait le diable au corps ».

      Le rôle de la suggestion qu'ont si vigoureusement dénoncée Bernheim, puis Babinski, nous le retrouvons chez une patiente que j'ai eu l'occasion d'observer parmi d'autres. Il s'agit d'une jeune religieuse laquelle depuis l'âge de quinze ans est assaillie par des épreuves sexuelles: obsessions et peut-être impulsions. Son Directeur ayant eu la fâcheuse idée de lui dire que le démon agissait sur elle, cette patiente se sentit soudain dédoublée et envoûtée par l'Esprit mauvais. Dès lors, on redouble les exorcismes qui sont pratiqués quotidiennement. Au cours de ceux-ci, notre sujet se livre à mille contorsions aux diableries les plus étranges et les plus saugrenues. Bien plus, en dehors des périodes d'exorcisme, elle se prend à frapper, à briser les objets, à prophétiser, au point que le calme et le recueillement du couvent en sont profondément troublés.

      Nous avons procédé à l'examen de cette patiente en présence d'un exorcisme dûment qualifié, tout en nous gardant d'appliquer le rituel dont il avait été fait un usage démesuré, et nous avons fait lire seulement la prière à saint Michel que l'on récite à la fin des messes privées. Dès que notre religieuse arriva à defende nos in praelio, elle se mit debout, nous dévisagea d'un regard incendiaire, nous abreuva d'injures grossières, enfin arracha guimpe, voile et coiffe et nous les lança violemment. Un peu après, elle se mit à tourner, à danser, à prendre des attitudes spectaculaires analogues à celles que l'on observait à la Salpétrière au temps de Charcot et de Paul Richer.

      Dans un second examen, les mêmes phénomènes se reproduisirent, aussi décidâmes-nous d'appliquer l'électro-choc et de mettre cette patiente à l'isolement. Après un mois de ce traitement, elle fut complètement délivrée de sa hantise de la possession démoniaque.

      Voici un second exemple: une jeune fille âgée de vingt ans attire l'attention par sa conduite et vient consulter un religieux parce que, prétend-elle, le vendredi dans l'après-midi, son front se couvre d'un flux sanglant; et pour prouver la véracité de ses allégations, cette jeune fille montre, en effet, un mouchoir inondé de sang rouge, lequel après qu'on eut procédé à un examen spécial, se découvrit être réellement du sang humain dépourvu de toute substance étrangère. La mère consultée rapporte que, depuis quelques temps, sa fille s'absorbe un peu; « elle doit se croire, disait-elle, une sainte ». « Il y a comme deux personnes en elle, poursuit-elle; elle veille tard, se fait des idées. »

      Or, pendant une nuit, cela se passait entre 11 heures et minuit, cette jeune fille raconte qu'elle a été l'objet d'un assaut diabolique. A l'improviste, un homme sauta devant son lit, en même temps, l'électricité s'éteignait, tandis que des lueurs rouges apparaissaient partout. La vision de ce personnage qui était revêtu des caractères de l'homme lui procura une impression de dégoût; fait curieux, dit-elle, je remarquai que ses yeux me suivaient et que son corps se déplaçait dans la mesure où moi-même je bougeais; ce personnage troublant essaya, dit notre patiente, de l'embrasser sur le front et les joues, « de l'allonger », sans y parvenir. A certains moments, le diable se faisait entendre.

      Ces étranges phénomènes la menèrent, poursuit-elle, bien souvent chez son directeur de conscience, lequel parut ne pas comprendre son état, ce qui la brisa. Dans le but de vérifier, autant qu'il peut être possible de le faire, la matérialité des faits allégués par notre patiente, on demanda à une de ses compagnes dont l'honnêteté ne pouvait être suspectée, d'exercer une surveillance particulièrement attentive sur Ma, c'est le prénom de la patiente, de jour et de nuit pendant quinze jours.

      Et voici ce que nous a appris cette personne préposée à la surveillance constante de Ma. « J'ai vu, nous dit-elle, les ouvertures se former sur son front et du sang couler, alors que nous nous donnions le bras, et cela plusieurs vendredis de suite; j'ai vu aussi Ma déchaussée sans qu'elle bougeât; le fond d'un siège roussi tandis que Ma était assise sans être brûlée elle-même! A la chapelle des Bénédictines, les chaises remuaient derrière Ma, et cependant personne ne pouvait être aperçu. J'ai aussi, continue cette surveillance, pu toucher un jour un bout d'une côte de Ma, sous son bras droit; Ma en rapprocha elle-même les morceaux après une explosion de rire. Parfois, sans cause appréciable, Ma tombe de son lit. Pendant une nuit, un fait bien singulier se produisit: soudain j'entendis Ma pousser un cri, elle alluma l'électricité, prit un paquet puis éteignit la lumière. Une odeur de grillé se fit sentir et Ma me tendit une chemise en partie brûlée et carbonisée. Quelquefois, la robe de Ma est maculée de sang mais je ne puis dire où se trouve la source de l'épanchement sanguin ». Malgré les étrangetés extraordinaires qui marquaient la conduite de Ma, malgré les faits qui eussent dû heurter le sens commun, notre surveillante déclara qu'elle tenait pour authentiques les phénomènes singuliers qu'elle avait observés chez Ma. « Il y a suffisamment d'éléments, nous dit-elle, qui ne permettent pas de douter d'elle (Ma). »

      Parallèlement à cette surveillance, nous menions une petite enquête sur la famille de Ma et sur les conditions de la vie antérieure de celle-ci. Et cette enquête nous apprenait que le père de Ma était alcoolique, de même que sa grand'mère maternelle, que Ma avait fait tout bonnement des études primaires suffisantes pour lui permettre d'obtenir son brevet élémentaire. Mais ce qui paraissait beaucoup plus intéressant et digne d'être retenu, c'est que Ma s'avérait une menteuse, mythomane; que, à la suite d'un pèlerinage à Lourdes la mère de Ma avait dit à la directrice: « Vous nous avez fait un joli coup en emmenant ma fille à Lourdes, vous m'avez ramené un démon. »

      Devant des manifestations aussi sujettes à la critique, nous demandâmes à Ma de venir à mon cabinet de consultation, de manière à ce que nous puissions constater directement le flux sanguin qui s'épanchait chaque vendredi sur la tête et le front, au dire de la patiente.

      Notre attente fut déçue car, la matin même où Ma devait se présenter à nous, elle nous adressait une lettre dont nous tenons à donner ici les passages les plus essentiels.

      « Je voudrais m'ouvrir, mais je me trouve comme paralysée et je ne peux parler.

      » Depuis plus de six mois je suis en lutte intérieure avec le démon; c'est en moi comme une guerre acharnée entre l'esprit de Dieu me poussant au bien et un autre esprit m'attirant, me précipitant vers le mal.

      » Toutes les histoires que vous savez, ne sont qu'un mensonge perpétuel, et je voudrais pouvoir arriver à vous dire dans quelle misère je suis.

      » Je me suis trouvée au commencement comme poussée à mentir... Je me suis laissée entraîner de plus en plus, souvent obligée de parler, d'agir malgré moi.

      » Je n'ai jamais eu de terribles visions du démon, mais à certains moments je le sens tout près de moi. C'est lui qui me poussait à brûler mon ligne malgré moi, je ne me souviens pas.

      » J'ai imaginé toutes ces histoires, je ne sais pour quel motif et je me sens de plus en plus malheureuse, ne pouvant parler quand j'aimerais tant à le faire...

      » Il y a cependant quelques marques visibles, réelles de la présence de ce démon, des odeurs senties en différents endroits, des bruits dans l'église, quelques autres petits faits passés chez mon amie...

      » Ce n'est que depuis quelques jours que je comprends toute la gravité de ma faute.

      » Ce que je ne comprends pas, surtout, c'est que, au milieu de ma noirceur Dieu tout en restant caché, abandon mérité par mes péchés, je me sens de plus en plus appelée à une vie de réparation. Je finis à certains moments par douter si ce ne serait pas encore un coup du démon et j'ai mal; vous ne pouvez pas savoir combien je souffre ainsi, d'ailleurs, avec des douleurs de la tête du vendredi ».

      Assurément, le cas que nous venons de rapporter apparaît plus complexe que beaucoup d'autres du même genre, mais nous y retrouvons cependant le caractère ostentatoire, théâtral, spectaculaire qui spécifie si parfaitement la pseudo-possession des hystériques; si l'on joint à ces traits le mensonge, la mythomanie, la duplicité, l'on reconnaîtra que l'identification est assez facile. Ce qui doit être retenu ici comme beaucoup plus particulier, ce sont les éclaircissements que Ma donne sur son état psychologique. Elle aurait été poussée à mentir, à inventer des histoires de toutes pièces, et elle se repentirait de sa conduite. Cette impulsion intérieure, beaucoup d'hystériques l'ont avouée, mais dans la conscience de ces sujets les notions qui nous apparaissent si claires et si tranchés du vrai et du faux sont noyées dans une sorte de brume ou se montrent si instables qu'il serait bien imprudent d'accorder une intégrale créance à de semblables allégations.

      Un dernier exemple de cet ordre: une religieuse enseignante encline à de fâcheuses habitudes sexuelles depuis l'âge de huit ans et sujette à l'obsession et aux scrupules parvient à force de contention et de volonté à traverser les étapes qui conduisent du postulat aux voeux perpétuels à travers le noviciat.

      Mais voici que vers la trentième année, l'obsession du démon hante son esprit; elle ne supporte plus la vue d'un crucifix, d'une image pieuse, elle se persuade qu'elle est possédée du malin esprit et demande à être exorcisée. Mais, malgré l'exorcisme, les phénomènes démonopathiques persistent et s'exagèrent. Oui, le démon est là, qui la guette pendant la nuit, la ligote sur sa couche, la déshabille quelquefois et la laisse dépouillée de ses vêtements. Voulant en finir, elle signe un pacte avec le diable et elle trace avec une pointe trempée dans son sang, sur un feuillet, ces mots: « Oh Satan, mon Maître, je me donne à toi pour toujours. » Comme Pascal portait contre sa poitrine son poignant Mémorial, elle garde sur elle, jour et nuit ce talisman diabolique, puis, prise de remords, exécute un simulacre de suicide en prenant quelques comprimés de gardénal.

      Dans ce cas, comme dans les précédents, l'exorcisme a été vain parce qu'il s'agissait de psychose et non de possession, et nous ajoutons que, dans les faits de ce genre, où la suggestion se montre d'un si grand poids dans le déterminisme des phénomènes morbides, il faut se garder non seulement de tout exorcisme mais aussi de tout exercice qui tendrait à maintenir dans l'esprit du sujet l'idée de la possession. D'ailleurs, comme le rappelait Marescot, le Rituel romain commande de ne pas croire facilement à la possession et il ajoute: « car souventes fois, les trop crédules sont trompés, et souvent les mélancoliques, lunatiques et ensorcelés trompent l'exorciste, disant qu'ils sont possédés et tourmentés du diable, lesquels ont plus besoin des remèdes du médecin que du ministère des exorcistes ».


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      A côté de cette modalité de démonopathie qui se manifeste par crises ou par transes accompagnées d'une dissolution plus ou moins poussée de la conscience, il nous faut voir maintenant une variété très différente et qui mérite, je crois, encore plus d'attention. J'ai en vue ici ce que l'on a appelé la forme lucide de la possession. A dire vrai, l'expression proposée n'est pas très heureuse et sent trop l'époque où l'on décrivait généreusement les « folies lucides », et je pense qu'il est préférable de décrire les faits auxquels je fais allusion sous la dénomination de délires de possession ou de délire démonopathique.

      Quels sont donc les caractères qui permettent de différencier cette forme de possessions d'avec les précédentes. La plus importante remarque que l'on puisse faire, tient dans ce que les patients que nous visons ne sont pas affectés d'attaques, de crises, ni de transes; leur conscience demeure lucide en ce sens qu'ils se rendent un compte très exact de ce qui se passe en eux, je veux dire dans leur esprit et dans leur corps, ils en donnent des descriptions minutieuses, pittoresques et singulièrement révélatrices.

      Un des exemples les plus significatifs de cet état d'esprit est le cas du Père Surin, exorciste des possédés de Loudun (Sur le cas du Père Surin on consultera avec profit les études théologique, historique et psychologique des RR. PP. Olphe Gaillard et de Guibert (S. J.), de l'abbé Penido, du Dr de Greeff dans les Études Carmélitaines, octobre 1938 et avril 1939.). Ce religieux dont la vie mystique fut si élevée, si abondante et si vénérable, fut atteinte de troubles singuliers qu'il nous dépeint ainsi dans une lettre adressée à un sien ami: « Je suis en perpétuelle conversation avec les diables où j'ai eu des fortunes qui seraient trop longues à décrire... Tant y a que depuis trois mois et demi, je ne suis jamais sans avoir un diable auprès de moi en exercice... Le diable passe du corps de la personne possédée et, venant dans le mien, me renverse, m'agite et me traverse visiblement en me possédant plusieurs heures comme un énergumène. Il se fait comme si j'avais deux âmes, dont l'une est dépossédée de son corps et de l'image de ses organes et se tient à quartier en voyant faire celle qui s'y est introduite. Les deux esprits se combattent dans un même champ qui est le corps, et l'âme est comme partagée. » Il ajoute à sa lettre par apostille: « Le diable m'a dit: Je te dépouillerai de tout et tu auras besoin que la foi te demeure, je te ferai devenir hébété...; aussi je suis contraint, pour avoir quelque conception, de tenir souvent le Saint Sacrement sur ma tête, en me servant de la clef de David pour ouvrir ma mémoire ».

      Dans son ouvrage, intitulé Études d'Histoire et de Psychologie du mysticisme, Delacroix rapporte quelques autres traits relatifs à l'état du Père Surin relevés dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale. Il y est écrit que les tourments du malheureux Père ne durèrent pas moins de deux ans; « il devint si accablé qu'il perdit toute faculté de prêcher et d'agir en la conversation. Sa peine monta à un tel excès qu'il perdit même la parole et fut muet pendant sept mois, ne pouvant même ni s'habiller ni se déshabiller, ni enfin, faire aucun mouvement. Il tomba dans une maladie inconnue dont tous les remèdes restaient sans effet. Il eut des tentatives de suicide et même fit une grave tentative: il avait une extrême impétuosité de se tuer. Malgré tout cela, son âme ne perdait pas l'attention à Dieu; souvent au milieu de ses peines infernales, lui venaient des instincts de s'unir à Jésus-Christ... Dans son épreuve, il sentait à la fois le désespoir et le désir d'agir conformément à la volonté de Dieu. »

      Encore que l'on n'ait pas été en mesure de préciser la qualité exacte des troubles psychiques dont était affecté le Père Surin, on tint celui-ci pour aliéné, et il fut inscrit sur les registres de son ordre comme malade d'esprit.

      Rien n'était plus judicieux, et nous devons avoir pour les malheureux de ce genre la plus extrême compassion, leurs tortures incessantes sont inexprimables et les conduisent, hélas, assez souvent à l'auto-destruction.

      Pour tout médecin psychologue, le cas du Père Surin apparaît digne de la plus grande attention pour bien des raisons: la progressivité et l'incurabilité de la maladie, les désordres généraux qui bouleversèrent tout ensemble le corps et l'esprit, les inhibitions, les impulsions, les contradictions, les hallucinations auditives verbales, les auditions attribuées au démon, ce sentiment de dédoublement de la personnalité ou d'emprise de l'esprit par une force supérieure à celle de la volonté, cette sensation continuelle de contrainte, tout ce foisonnement d'éléments psychologiques anormaux ou étranges, il est peu de sujets qui mieux que le Père Surin, les ait analysés et dépeints.

      Il serait aisé de prendre dans la littérature consacrée à la démonopathie bien d'autres exemples, mais, puisque l'espace est mesuré, je crois qu'il est préférable de présenter quelques observations de sujets qu'il m'a été donné de suivre personnellement et qui répondent au type de possession que nous avons en vue ici.

      Je reçus un jour la visite d'un homme de soixante ans, fonctionnaire retraité d'un ministère, lequel me déclara que, depuis longtemps, il était en butte aux maléfices du démon, que ce dernier lui faisait subir les plus étranges avanies, qu'il ne le quittait jamais, ni de jour ni de nuit, bref, qu'il était possédé du démon. Élevé dans un collège religieux, il fut dès son enfance hanté par le problème sexuel et se livra à des pratiques solitaires avec une certaine inclination à l'homosexualité. Il se maria cependant et s'il commit des infractions, celles-ci ne furent pas nombreuses, et jamais homosexuelles. Mais sans cesse des obsessions l'assaillaient et le harcelaient, en sorte qu'il fut obligé de se réfugier de plus en plus dans la prière, la contention d'esprit et le remords. Un attrait de plus en plus violent pour l'oraison se fit sentir, lorsqu'un jour il sentit en lui une transformation étrange. Tout ce qui se passe autour de lui devint symbole: ainsi le chant du coq signifie délivrance morale, les couleurs et objets foncés, les linges sales, la boue, les grilles d'égout, les parties obscures des appartements, les cendres de cigarettes, le gravois, les dépôts de ferraille, les troncs d'arbres, les fonds de casseroles figurent les esprits mauvais, tandis que les bons esprits sont spécifiés par l'or, l'argent, les cadres dorés, les glaces, la couleur bleue, les lumières, les fleurs éclatantes.

      Toutefois, malgré cette symbolisation forcenée, la vie de notre homme se poursuit assez tranquille lorsqu'un jour en passant près du lac du Bois de Boulogne, il se croit interpellé et entend des paroles qu'il est impossible de répéter même dans cette langue dont les mots bravent l'honnêteté. Il hèle un taxi et rentre chez lui, fort anxieux en disant à sa femme: « Cette fois, le démon est avec moi, je suis possédé ». Et depuis cet épisode, qui remonte à bien des années, jamais le malin esprit ne l'a quitté. Sans cesse, il sent sa présence inopportune; à tout moment, il lui parle, lui jette les injures, les obscénités les plus immondes ou encore le poursuit de paroles incongrues, intempestives et inopportunes. Bien souvent aussi, le démon le brave ou le commande, lui rappelle ses fautes passées, ce qu'il appelle ses culpae. Un jour, en se rendant à Ville-d'Avray, le démon le menace: « Si tu avances encore, tu es mort ». Non seulement l'esprit mauvais l'assaille d'expressions ordurières ou répète sa pensée en cherchant à l'irriter, mais encore celui-ci lui offre les tableaux les plus effarants de la luxure. Devant ses yeux défilent des scènes de la plus hardie lubricité, des spectacles ou l'érotisme déchaîné fait penser aux tentations de saint Antoine, avec ceci de singulier et qui souligne un des caractères de la personnalité de notre sujet: ces scènes lubriques, qui sont supérieures en beauté à tout ce que représentent les fils des hommes, sont avivées par des traits de la plus cynique homosexualité. Bien souvent aussi, le démon lui apparaît sous la forme hybride d'un singe chien-loup. Il se dresse devant lui, le nargue ou le menace, se dresse sur ses pattes, tire une langue rouge et découvre des dents acérées. Alors, furieux, il se précipite sur cette vaine image, lui jette des pierres, la flagelle, la cloue au pilori. Heureusement à ces supplices s'opposent des consolations qui lui sont fournies par les bons esprits. Ceux-ci se font entendre par le truchement d'une statue de la Sainte Vierge et d'un crucifix, ou se présentent sous l'aspect de serpents onduleux et colorés d'azur. Ainsi donc, notre homme trouve en lui deux influences de sens opposé: celle du démon qui reste dominante et celle des bons esprits qu'il appelle bien souvent à son secours. Connaissant les mille et une ruses du malin, il expérimente et utilise une série de moyens de défense spirituels et matériels: indifférence aux outrages, ironie, récitation d'une prière « self-exorcisme » silence complet, organisation de statues en triangle de force qui s'oppose à toute intrusion démoniaque. Mais, trop fréquemment, l'esprit malin se joue de ces fragiles défenses, se rit de lui, le ridiculise à ses propres yeux.

      Curieux de connaître d'une manière encore plus pertinente la genèse de ce délire démonopathique, je demandai à ce sujet d'écrire en détail toute sa triste aventure. Et ainsi, j'ai pu avoir en mains le récit circonstancié des épreuves que notre homme a eu à subir et surtout le mode d'action de l'esprit malin. Et il m'a paru très remarquable que ce malade qui ignore tout de la psychiatrie nous donnât presque exactement les mêmes formules que celles que nous devons au créateur de l'automatisme mental, G. de Clérambault. Voici donc, selon les propres termes de notre sujet, de quelle façon le démon agit sur l'esprit: Par l'introspection de la pensée, « la pensée qui sait qu'elle se pense » et qui donne ainsi l'illusion d'une dualité de l'esprit, la connaissance de la pensée, le rappel involontaire et forcé des souvenirs, des locutions entendues même, et surtout peut-être, les plus scandaleuses, le rappel aussi des fautes passées, « des turpitudes sexuelles » commises, le langage automatique qui se marque par l'éclosion automatique des paroles sur les lèvres sans participation de la volonté, l'aliénation apparente de la volonté, les dialogues imposés, l'imposition de pensées ou de locutions qui ne sont pas dans les habitudes du sujet, les suggestions, l'intrusion de sentiments dans l'âme du patient comme celui de l'infériorité, de la haine, l'anxiété, le doute, l'incertitude qui, lorsqu'ils s'exacerbent, entraînent la confusion; enfin l'esprit malin agit encore en provoquant l'oubli de certains souvenirs, la perte d'images déterminées ou de représentations, enfin et surtout, le démon fait surgir soit des perceptions déformées (les illusions sensorielles), soit des perceptions sans objet que sont les hallucinations auditives, psycho-motrices verbales, visuelles, cénesthésiques.

      J'ai analysé très longuement dans un ouvrage consacré à l'étude de l'Image de notre Corps, le cas d'une jeune fille Sibylle dont l'histoire pathologique est d'autant plus remarquable que celle-ci s'étend sur de très longues périodes et que l'on peut y saisir l'origine et la cause matérielle du délire de possession. Il s'agit d'une jeune fille qui me fut adressée par un R. P. exorciste qu'elle avait été consulter dans le but d'être exorcisée de sa possession. Le savant religieux ayant jugé qu'il ne s'agissait pas d'une réelle possession mais d'un cas pathologique, me demanda donc de traiter cette malade. Que racontait-elle donc? Ceci: elle était persuadée d'être envoûtée, soumise à l'influence du démon surtout pendant les heures de la nuit. Alors qu'elle était sur le point de s'endormir, le démon venait dans a couche, la dépouillait de son corps de chair, « la dédoublait » et transportait son double dans une sphère céleste qu'elle appelait « l'astral ». Là, le démon se plaisait à la torturer, à la lacérer de coups, à la flageller, à la précipiter dans des buissons d'épines, ou pis encore, à lui tirer des coups de pistolet à travers le corps, à lui faire subir les pires humiliations. Sous cet empire effroyable, la malheureuse essayait de se débattre, de se défendre, de rentrer en possession de « son double » qui lui avait été arraché, elle suppliait le démon de le lui rendre, et cette lutte, ces supplications duraient longtemps, jusqu'à un moment, où, épuisée, le diable consentait à lui restituer ce corps qu'il lui avait ravi. Fait curieux, ce double ne lui était pas rendu toujours en entier, mais seulement par fragments, il lui manquant tantôt un bras, tantôt une jambe, et ce n'était qu'après une lutte violente que cette malade rentrait en possession complète de sa corporalité. Parfois, excédée de supplier son bourreau, elle se levait de son lit, mais ayant le sentiment d'être privée de son corps, elle trébuchait, ses jambes l'abandonnaient au pont de la faire s'écrouler sur le parquet. Pendant ces périodes, Sibylle ne laissait pas d'observer parfois ce qui se passait autour d'elle, et voici qu'elle était frappée de bien singuliers phénomènes; les objets bougeaient, s'inclinaient, il lui semblait comprendre le langage rythmé du réveil matin. Des impulsions violentes, des inhibitions contrariaient son activité volontaire, des hallucinations auditives et visuelles la visitaient, mais, le plus souvent, elle comprenait ce que pensait le démon rien qu'à le regarder torturer « son double » dont il s'était emparé.

      Comme tous les sujets en proie au délire de possession, comme le R. Père Surin, Sibylle utilisait les moyens de défense les plus propres, pensait-elle, à faire fuir le démon; ainsi, elle aspergeait sa couche d'eau bénite, ne manquait pas de s'entourer de son chapelet, souvent aussi elle faisait brûler au pied de son lit quelques morceaux de sucre, suivant en cela une vieille croyance populaire, pour chasser loin d'elle l'esprit maléfique. Mais hélas! La plupart du temps, ces moyens de défense s'avéraient insuffisants ou complètement inefficaces.

      Progressivement, les choses s'aggravèrent et la vie sociale devint intenable, de telle sorte que Sybille dût être internée dans un hôpital psychiatrique où elle succomba à une maladie aiguë.

      Mais avant d'en arriver à ce terme, Sibylle demeura dans la vie courante fort raisonnable, en apparence; vivant avec son père, elle s'occupa pendant de longues années des soins du ménage sans que sa conduite donnât prise à des critiques sérieuses. Réservée, pieuse, jamais Sibylle ne succomba au péché de la chair; ce n'est que pendant ses transes que Sibylle avait l'impression que le démon abusait d'elle en se livrant comme un forcené, aux actes que l'on devine aisément. Or, si dans la plupart des cas, il est impossible de découvrir en dehors des tares héréditaires, l'origine de l'activité délirante, chez Sibylle, l'on retrouve de la manière la plus explicite la cause de la maladie. En effet, à l'âge de douze ans, Sibylle avait été atteinte d'encéphalite léthargique, épidémique, et soignée pendant de longs mois dans un hôpital parisien. Aujourd'hui que nous savons les conséquences éloignées dont cette maladie peut être la source, il est bien évident que la cause du délire démonopathique est là.

      Voici un autre fait qui s'apparente au précédent. Celui-ci a trait à une jeune fille de la meilleure famille et dont l'éducation a été des plus soignées. Elle me fut adressée par la mère supérieure d'une communauté religieuse dont elle avait le plus grand désir de faire partie; mais à son admission s'opposait un comportement psychologique qui semblait quelque peu bizarre.

      Je l'interrogeai donc et mise en confiance, cette jeune fille me conta les épisodes de sa vie, ses élans et ses découragements, ses inquiétudes et ses espoirs.

      Dès mon enfance, me dit-elle, j'ai eu l'impression, par moments, d'être dans un autre monde et de « connaître Dieu, le Père de Jésus-Christ »; déjà petite fille des révélations sublimes me furent accordées et même des « visions surnaturelles ». Ainsi, un jour j'ai vu le plafond s'entr'ouvrir et une nuée se déchirer sous mes yeux; alors « Dieu m'a parlé dans mon coeur ». Évidemment, il s'agit, ici, de « pseudo-hallucinations », ou d'hallucinations psychiques accompagnées d'un sentiment de présence d'une grande acuité.

      Parfois, elle éprouva aussi la sensation d'un souffle subtil qui l'effleurait du côté gauche et qui était « comme une infusion de Dieu ». Plus tard, elle entendit, « dans sa pensée » Dieu lui dire: « Nous viendrons près de vous pour faire notre demeure » Enfin, sous l'influence de ce sentiment constant du divin qui semblait la pénétrer, elle en vint à se persuader qu'elle devait bientôt recevoir l'ordre de réaliser sur la terre une mission spirituelle, et elle se prit à s'interroger et à chercher dans les choses extérieures le signe révélateur de cette mission dont elle allait incessamment être chargée.

      En même temps que se développaient ces phénomènes singuliers, cette jeune fille était torturée de malaises physiques; parfois c'était une défaillance soudaine ou une grande faiblesse corporelle, parfois des sensations pénibles dans la nuque qui « amenaient un flot de pensées », parfois encore des douleurs viscérales diverses, telles qu'on les observe dans ce que l'on appelle l'hypochondria dolorosa. Mais, la chose qui inquiétait davantage notre patiente, c'était le sentiment que le démon rôdait sans cesse autour d'elle; en vérité, il lui semblait qu'elle était pressée par deux forces opposées: l'une de nature divine, l'autre d'essence diabolique. Jamais, elle ne fut affectée d'hallucinations visuelles réelles, mais, à plusieurs reprises, il lui sembla que le démon se précipitait sur elle, la pressait du côté gauche, du côté du coeur, et cette étreinte qui la saisissait pendant la nuit la troublait profondément. - Lorsqu'on cherche à préciser la signification que notre patiente accorde à cette singulière impression, elle nous répond que, selon son sentiment, le démon voulait singer l'union mystique, dont elle avait été heureuse d'avoir déjà été gratifiée.

      La veille du jour de l'Immaculée Conception, le démon la visita alors qu'elle reposait sur sa couche. « C'était, nous dit-elle, comme un grand dragon qui s'abattait sur moi; je ne l'ai pas vu mais je l'ai parfaitement senti » et «  si le démon s'acharne contre moi, poursuit-elle, c'est que j'ai fait beaucoup d'ascétisme et qu'il veut me faire trébucher dans les voies du Seigneur, car il est écrit dans l'Ecclésiaste: « Mon fils, si tu entreprends de servir le Seigneur, prépare ton âme à l'épreuve ».

      J'ai pu suivre cette patiente pendant cinq ans et son état ne s'était jamais sensiblement modifié. Ici encore, apparaît le sentiment d'emprise ou « d'action extérieure » selon l'expression de Henri Claude, alimenté par des hallucinations cénesthésiques tactiles et auditivo-verbales et la croyance indéfectible en deux forces opposées dont chacune s'efforce de dominer l'autre: Dieu et le démon.

      Si nous nous sommes étendus avec complaisance sur le chapitre qui concerne les cas de « possession lucide », ou comme nous l'avons indiqué plus haut, sur les faits de délire démonopathique, c'est que ceux-ci apparaissent pour le psychologue les plus riches d'enseignements, et que, d'autre part, ceux-ci peuvent nous fournir, peut-être, les meilleurs éléments de discrimination avec l'authentique possession démoniaque.

      Ne trouvons-nous pas chez ces malades toutes les apparences de l'intrusion d'une personnalité étrangère à leur moi, laquelle se dévoile par des impulsions, des actes forcés, par des inhibitions, c'est-à-dire des actes manqués, par des auditions parfaitement claires, distinctes, précises et abondantes, par de nombreuses hallucinations sensorielles et psychiques ainsi que par un sentiment ineffable de présence en eux ou autour d'eux d'une influence dont l'essence demeure mystérieuse jusqu'au jour où pendant un de ces « moments féconds du délire », ou sous le coup brutal d'une hallucination, le patient se croit averti que c'est bien l'esprit mauvais qui dirige ses actes, induit ses sentiments, lui suggère ses idées, bref le possède et le tient à sa merci.

      Or, ce délire d'influence à base de scission de la personnalité, nous le rencontrons chez des sujets qui ne se montrent pas des possédés démonopathiques, mais chez des persécutés plus communs dont les exemples foisonnent dans les hôpitaux psychiatriques.

      Chez les uns comme chez les autres, ce qui prime, c'est le sentiment qu'une influence étrangère s'est introduite dans leur personnalité et la domine, influence mauvaise, maléfique en ce qu'elle se dévoile tout contraire à l'image qu'ils se font de leur moi, et contre laquelle ils réagissent par tous les moyens jusqu'à ceux qu'utilisent les mécanismes du subconscient. Et c'est, précisément, par ce détour voilé que bien de nos patients créent, sans le savoir, une seconde personnalité favorable qui s'oppose à l'influence maléfique, qui lutte contre celle-ci et soutient le malheureux dans un combat douloureux auxquels prennent part une influence qu'ils jugent pernicieuse et une influence réconfortante qui facilement est attribuée à la divinité ou quelque puissance occulte.

      Aussi ce déchirement, cet écartèlement de la conscience aboutissent-ils, parfois, aux conséquences les plus funestes, et jusqu'à l'autodestruction.

      Observons enfin, que si l'analyse psychologique met au jour, très fréquemment, quelque désordre de la sexualité chez nos patients atteints de démonopathie, c'est que pour ceux-ci le grand péché se dévoile dans les défaillances ou les perversions charnelles, dont la plus redoutable est celle de l'homosexualité.

      Mais cette obsession du péché, qui ne quitte plus le sujet une fois qu'il a été soumis à son emprise, apparaît aussi comme une force qui, par une tendance innée au coeur de l'homme s'investit d'une personnalité vivante grâce à un processus général que nous rencontrons dans tous les domaines de l'esprit et que remarquait profondément Napoléon quand il disait: « La plus grande puissance qui ait été donnée à l'homme est de donner aux choses une âme qu'elles n'ont pas ». Nos malades, suivant la pente naturelle de leur esprit, procèdent donc à l'identification du démon avec le péché pour lequel ils professent la plus grande aversion et dont ils redoutent aussi les plus graves méfaits.

      Ainsi donc, dès le début de la psychopathie, il est possible de retrouver une propension aux interprétations pathologiques des choses, laquelle ne pourra que se développer, s'amplifier en donnant une coloration très significative au désordre mental. Chez certains démonopathes que j'ai observés, le processus interprétatif se montrait si actif que toutes leurs perceptions devenaient la source d'interprétations ou de symbolisations très diverses, souvent imprévues et parfois les plus extravagantes. Pour n'en reprendre qu'un exemple, notre retraité halluciné et se jugeant persécuté directement par le démon, transformait chaque objet du monde extérieur en un symbole de joie, de résistance au Malin ou, au contraire, de manifestation diabolique. Toute son activité psychologique qui était grande, se trouvait ainsi utilisée presque exclusivement au bénéfice de la création d'un monde symbolique dont notre patient s'efforçait de rassembler les éléments pour leur donner une harmonie générale et, par voie de conséquence, lui accorder un repos spirituel au moins temporaire.

      Ainsi que nous l'indiquions précédemment, il est encore impossible de préciser quelles sont les causes profondes de cette modalité de psychose d'influence à thème de persécution démonopathique. Sans doute la constitution originelle du sujet intervient-elle pour une large part, mais celle-ci n'est pas du tout, et si nous nous refusons à admettre la thèse d'un automatisme mental conditionné par quelque excitation capricieuse de l'écorce cérébrale, l'évolution prévisible du processus causal nous autorise à penser qu'il existe à la source de cette psychopathie un désordre fonctionnel psycho-physiologique et que c'est en s'opposant à celui-ci que nous pourrons, peut-être, délivrer nos malheureux patients de leurs indicibles tourments.


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      De tout cet exposé, que conclure, sinon qu'il existe des authentiques états psychopathiques qui se spécifient par des symptômes parmi lesquels figure au premier plan l'idée d'une possession de la personnalité morale ou physique ou encore de la personnalité totale du sujet par le démon. Parmi ceux-ci deux modalités se dévoilent très distinctes: la première qui se marque par l'incidence brutale, catastrophique de la possession, par la survenance de celle-ci au cours de transes ou de crises marquées par une dissolution générale plus ou moins profonde de la conscience; la seconde plus complexe et plus attachante qui constitue une psychose rigoureusement déterminée dont on peut prévoir le développement et affirmer la gravité du pronostic.


      Paris

JEAN LHERMITTE,            
Professeur honoraire           
à la faculté de Médecine,       
Membre de l'Académie de Médecine


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Quelques aspects de l'action de Satan en ce monde


      Le sujet que nous allons traiter ne relève point de la psychologie ou de l'expérience en général; il est d'ordre proprement théologique.

      Ce qui nous a amené à réfléchir sur lui a été l'insistance d'un nombre infini de malheureux qui, n'offrant aucun signe de possession diabolique, ne se comportant pas du tout comme des possédés, recourent néanmoins au ministère de l'exorciste pour être délivrés de leurs misères: maladies rebelles, malchances, malheurs de toutes sortes. Tandis que les possédés sont infiniment rares, les patients dont je parle sont légion. Il ne serait pas légitime de les traiter comme des possédés, puisque, de toute évidence, ils ne le sont pas. D'autre part, ce ne sont pas non plus, universellement et nécessairement, des malades mentaux, sur lesquels un traitement psychiatrique aurait chance de réussir. Seul, le jugement qu'ils portent sur la cause de leurs maux, en les attribuant à l'influence du démon, pourrait, à première vue, paraître contestable, mais par lui-même, isolé, il ne constitue pas plus un symptôme morbide que n'importe quelle croyance erronée; et le but du présent article est justement de chercher si et dans quelle mesure il s'agit ici d'une croyance erronée.

      Quoi qu'il en soit, nous avons donc affaire simplement à des malheureux de toute espèce dont les plaintes nous font entendre la gamme entière des infortunes humaines. Pris de pitié pour eux, on se demande à quels moyens recourir pour les soulager.

      Alors reviennent naturellement à la pensée certaines pages des Livres Saints, certaines oraisons ou pratiques liturgiques qui supposent l'influence du démon présente bien au delà des régions où nous avons l'habitude de la confiner. Faisons une revue sommaire de ces documents. (Ils seront sans doute plus simplement étudiés en d'autres articles de ce volume. De notre point de vue très particulier, et au risque de faire des redites, nous devions cependant les mentionner pour justifier nos propres conclusions. Au reste nous n'avons pas l'intention d'en faire l'inventaire complet: il nous suffira d'en choisir quelques uns, plus significatifs.)


I

      Le Christ appelle Satan: « le Prince de ce monde » (Jo., XII, 31; XIV, 30; XVI, 11). Dans le Nouveau Testament et en particulier dans l'Évangile de saint Jean d'où nous tirons cette parole du Sauveur, le mot « monde » reçoit plusieurs acceptions. Parfois il est pris dans un sens favorable ou neutre. Il signifie alors la terre où vivent les hommes, ou, par métonymie, les hommes eux-mêmes, l'humanité. (Jo., 1, 9-10; III, 16, 17, 19; XI, 27 etc.)

      Mais le plus souvent l'expression comporte un sens défavorable. Le monde, c'est le règne du mal sur la terre. Il y a opposition irréductible entre lui et le règne de Dieu, entre ce monde-là et le Christ et les siens. Jésus dit: « Je ne suis pas de ce monde... Je ne prie pas pour le monde... Le monde me hait »; et à ses disciples: « Vous n'êtes pas du monde... le monde vous hait » etc... (Jo., VIII, 23, XVII, 9; VII, 7; XV, 19 etc. Cf. Ia Jo., 11, 13, 14.); un combat perpétuel fait rage entre le monde des ténèbres, c'est-à-dire de l'erreur, du péché et de la mort, et Jésus qui est la lumière, la vérité et la vie. C'est du monde entendu de la sorte que Satan est le roi.

      En un style prophétique et chargé de symboles, l'Apocalypse nous décrit les péripéties de cette lutte entre le parti de Dieu et le parti de Satan, entre l'Église de Jésus-Christ (la femme qui enfante) et les puissances de l'Enfer, entre le Bien et le Mal: lutte qui se termine par la défaite de Satan, « l'Ange de l'Abîme », qui y est précipité définitivement. (Apoc., IX, XII, etc.)

      Même doctrine chez saint Paul. L'Apôtre et les fidèles ont à combattre « un monde de ténèbres régi par des esprits mauvais » (Ephes., VI, 12. Cf. Colos., 1, 13.). La période où se déroule cette lutte, le temps qui précède le retour final du Christ, et où les puissances du mal sont déchaînées, est appelé par saint Paul « le siècle », expression prise aussi très souvent en mauvaise part et qui alors a le même sens que « le monde »: car l'Apôtre met ses fidèles en garde contre les idées et les moeurs du siècles. (Rom., XII, 2: « Ne vous conformez pas à ce siècle »...). Or « de ce siècle », Satan est « le dieu » (II Cor., IV, 4.). Quiconque est étranger au royaume du Christ est sujet de Satan. Par le péché originel, commis à l'instigation de ce dernier, l'humanité, déchue de la grâce primitive, vit sous le régime du péché et se trouve par là-même dans le royaume du démon, dont le Christ seul peut la faire sortir par la vertu de sa Rédemption (Col. 1, 13, 14; 1 Petri, 1, 9, etc.). Aussi avant de baptiser un adulte ou un enfant, le prêtre adjure-t-il le démon de sortir d'eux: Exi ab eo, immunde spiritus et da locum Spiritui Sancto Paraclito.


II

      Comment le Prince, le dieu de ce monde mauvais exerce-t-il sa puissance?

      D'abord, et ceci est banal, dans l'ordre psychologique individuel, par les effets spirituels qu'il produit sur chacun de nous. Il est le tentateur, le séducteur, le conseiller perfide, l'inspirateur des démarches coupables. Il trompe, il aveugle, il corrompt (Jo., VIII, 44; XIII, 2; II Cor., IV, 4; Actes, V, 3; II Tess., II, 9, 10; I Cor., VII, 5; Ia Jo., III, 12.), il fait prendre le faux pour le vrai, et le mal pour le bien en « se donnant l'apparence d'un ange de lumière » (II Cor., XI, 14). Il est celui qui ôte la semence divine des coeurs où elle est tombée, qui sème l'ivraie dans le champ du Père de famille (Mt., XIII, 19, 39. Nous n'avons pas à expliquer ici, philosophiquement, la possibilité et le mode de cette action d'un esprit sur d'autres esprits. Les théologiens admettent communément qu'elle atteint directement les facultés inférieures: sens, imagination, instincts, passions, et seulement par contre-coup l'intelligence et la volonté. Cf. Saint THOMAS, Ia q. III.). L'homicide, la haine le mensonge sont « ses oeuvres »; il est « le père » des assassins et des fourbes, de ceux qui n'aiment pas leurs frères et généralement de tous les pécheurs (Jo., VIII, 40, 41, 44, 55; Ia Jo., III, 8, 10, 12.).

      Son empire pourtant n'est pas despotique, mais requiert l'acquiescement des intéressés; il ne force pas, il propose, il suggère, il persuade, il enjôle. Dans l'Eden il donne à Ève des raisons pour transgresser l'ordre divin (Gen., III, 4, 5, 13.); comme au désert il sollicite le Christ par l'appât d'une domination universelle (Mt., IV, 9; Luc., IV, 5 à 7.).

      Du reste, à l'intérieur de l'individu, il trouve une complice, la nature, surtout depuis qu'il l'a fait déchoir de l'état d'intégrité: il en exploite les mauvais instincts et les passions. La colère persistante, par exemple, lui donne le champ libre: « Que le soleil ne se couche point sur votre colère, dit saint Paul, et ne préparez point, [par là] une place au diable » (Eph., IV, 26, 27). La chair incontinente lui fournit l'occasion et le terrain de son activité (I Cor., VIII, 5). De même l'orgueil (II Tim., III, 6). Mais soutenu par la force de Dieu, le chrétien, peut « tenir ferme contre les astuces du diable » (Ephes., XVI, 10).

      Ainsi, non seulement Satan n'est pas la cause unique du péché, qui relève en dernier ressort du libre choix de l'individu, mais encore, dans les préliminaires de cet acte, son influence n'est pas seule en jeu. Il tente, mais la concupiscence tente aussi (Jac., 1, 14.) : une poussée intérieure se conjugue avec les efforts du tentateur étranger.

      Tout cela est certain. Mais, l'ayant admis, on peut se poser une question ultérieure, qui n'est peut-être pas susceptible d'une réponse aussi catégorique: l'esprit du mal participe-t-il toujours universellement au péché de l'homme? Toutes les fautes sont-elles commises à son instigation? La parabole du semeur paraît bien signifier le contraire. Car, à côté du cas où le bon grain est enlevé par le diable, elle en mentionne d'autres, où ce grain meurt parce qu'il est tombé dans une terre sans profondeur, symbole de la légèreté et de l'inconstance de l'homme, ou parce que les épines, figure des soucis matériels et des concupiscences diverses, l'étouffent (Mt., XIII, 19 sq; Mc., IV, 15 sq; Lc., VIII, 12 sq.)

      Si nous interrogeons la théologie catholique, nous entendons son représentant le plus qualifié, saint Thomas parler dans le même sens: « Non omnia peccata committuntur diabolo instigante, sed quaedem ex libertate arbitrii et carnis corruptione » (Ia 114, a. 3.).

      Cependant, à lire certains textes du Nouveau Testament ou des Pères de l'Église, on a l'impression d'une surintendance générale exercée par le Prince de ce Monde sur tout le mal qui s'y commet. Que l'on relise, par exemple, ceux que nous avons cités plus haut sur le démon père de tous les méchants: « Celui qui fait le mal est du diable » (Ia Jo., III 8. De même, dans la parabole des ivraies, les méchants sont les fils du diable.). D'après saint Jean (Évanglie et Épîtres), comme d'après saint Paul, l'empire de Satan que Jésus est venu renverser est celui du mal, de tout le mal moral qui ravage l'humanité (A la dernière demande du Pater, contre quoi ou contre qui implore-t-on la protection divine? Dans l'expression « a malo *** », le substantif est-il au neutre ou au masculin? Doit-on traduire: « délivrez-nous du mal » ou « du Malin »? Bien que, dans le Nouveau Testament, le mot soit parfois au neutre (Luc., VI, 45; Rom., XII, 9), ici, « les Pères grecs, les plus anciens Latins et plusieurs liturgies sont fortement en faveur du masculin ». La construction témoigne pour le même sens. La dernière demande et l'avant-dernière sont en connexion étroite et fortement antithèse: « ne nos faites pas entrer en tentation mais au contraire délivrez-nous du tentateur ». (PLUMMIER, Commentary on the Gospel according to St. Matthew, p. 103). En ce cas, le Malin serait décrit comme l'auteur de toute tentation et comme le fauteur de tout le mal que peut commettre un chrétien.). Saint Augustin appelle « cité du diable » la cité du péché qui s'oppose à la cité de Dieu, et qui est née du mépris de Dieu: « Una est Dei, altera diaboli » (De Civitate Dei, XXI, C. I.), « terrenam sciliet [fecit] amor sui usque ad contemptum Dei » (Ibid., XIV, c. 18 (Migne, Tome 41).). Et l'on sait que nos ascètes et nos mystiques se représentent volontiers le démon comme l'auteur des tentations en général et comme l'instigateur de tout péché.

      Il est vrai que la plupart des textes scripturaires et patristiques en question, sinon tous, sont à la rigueur susceptibles d'un sens moins précis: à savoir, que Satan, comme le premier révolté, est l'ancêtre de tous les pécheurs et qu'ayant fait commettre le péché originel et par là introduit dans la nature humaine le désordre et la concupiscence, il est, indirectement cette fois, la cause de toutes les fautes qui en proviennent. C'est à cette interprétation que s'arrête saint Thomas (Loc. cit.). Laissons donc cette question ouverte.


III

      Jusqu'ici et sauf peut-être en cette dernière considération, nous avons exposé des idées familières à tous les chrétiens et qui font partie de l'enseignement catéchétique commun. Voici maintenant quelque chose de moins connu et qui cependant découle logiquement et nécessairement de ce qui précède. Si Satan influence les décisions individuelles, il étend par là même son pouvoir sur les collectivités. En effet, qui suscite les dissensions, les guerres, les bouleversements sociaux, les oppressions et les persécutions, sinon des individus? Il est évident qu'en se faisant leur inspirateur Satan peut déchaîner des calamités familiales ou sociales; et Dostoiewsky n'avait pas tort d'intituler l'ouvrage où il décrit quelques uns de ces types: « Les Possédés », possédés non au sens strict et tels que les décrits le Rituel, mais en tous cas, envahis par des inspirations démoniaques, dominés par les pensées et les vouloirs de Satan, et ses instruments très réels.

      Des faits de ce genre sont rapportés dans nos Saints Livres. Les Sabéens et les Chaldéens qui enlèvent les troupeaux et les chameaux de Job et passent ses serviteurs au fil de l'épée sont envoyés par Satan qui a obtenu de Dieu licence de ruiner le saint homme (Livre de Job. ch. 1). Dans l'Évangile, Notre-Seigneur révèle à Simon-Pierre que Satan a réclamé les Apôtres pour les secouer comme le blé qu'on vanne (Luc., XXII, 31) : allusion au triomphe des méchants qui aura lieu au moment de la Passion, terrifiera les Apôtres et causera leur défection, comme aussi sans doute aux persécutions qui les attendent personnellement dans l'avenir. Les dissensions qui déchirent les chrétientés sont, aux yeux de saint Paul, oeuvre diabolique et, après les avoir mentionnés, il exprime l'espoir que « le Dieu de Paix » intervienne promptement pour y mettre fin en « écrasant Satan sous les pieds » des fidèles (Rom., XVI, 20). Par deux fois l'Apôtre a voulu venir à Thessalonique, mais « Satan l'en a empêché » (I Thess., II, 18). C'est ainsi que nos missionnaires modernes attribuent encore couramment au diable les obstacles humains qui entravent leur apostolat. L'Apocalypse est pleine de visions qui nous mettent sous les yeux des catastrophes générales, déclenchées par Satan et les esprits infernaux dont il est le chef. C'est une « synagogue de Satan », constituée à Smyrne, qui blasphème contre les chrétiens de cette ville, et c'est Satan en personne qui les « envoie en prison » (Ch. II, 9, 10). La « Bête qui monte de l'Abîme », c'est-à-dire de l'Enfer, guerroie contre les prophètes de Dieu et les met à mort (XI, 7). « La Bête qui monte de la mer » (La même, selon ALLO, que la précédente, Commentaire sur l'Apocalypse, p. 184) symbolise une puissance terrestre dont le siège est « à l'Occident méditerranéen » (Ibid., p. 185): l'Empire romain persécuteur. Elle est l'instrument du « grand dragon, le serpent antique, celui qui est appelé le diable ou Satan, le séducteur de toute la terre », qui communique à la Bête son pouvoir (XIII, 1 et 2, cf. XII, 9). D'autres fléaux sont déchaînés par les mêmes influences sataniques: quatre mauvais anges sont déliés de leurs chaînes: aussitôt une cavalerie infernale passe sur la terre et le tiers des hommes périt (IX, 15 sq. Voir aussi: XIII, I sq; XX, 7 sq.) etc. Derrière la figure visible des individus dont la méchanceté trouble et afflige des groupes humains entiers se dessinent donc, dans les perspectives scripturaires, des figures plus mystérieuses et plus sinistres: celles de Satan et de ses Anges.


IV

      Faut-il aller plus loin encore et attribuer aux mauvais esprits une action sur la nature physique? Les écrivains sacrés n'hésitent pas à le faire.

      Ces esprits, dont l'Enfer est le lieu propre, n'y sont pas confinés. Loin d'être étrangers à notre monde, ils en habitent certaines parties: d'abord l'atmosphère, « le ciel » - non pas le ciel de Dieu, mais les régions supérieures de l'air. Saint Paul qualifie Satan de « Prince des puissances de l'air », de « ces forces spirituelles mauvaises qui sont dans le ciel » (Ephes., II, 2 et VI, 12). Jésus dit aussi que le démon chassé d'un homme, erre sans repos dans les lieux arides (Luc., XI, 24). Dans le livre de Job, on entend Satan témoigner qu'il « parcourt la terre et s'y promène » (Ch. I et II).



      Présents dans l'univers, les démons ont le pouvoir d'en modifier les éléments. Le vent du désert qui renverse la maison des enfants de Job et les écrase sous ses ruines a été suscité par Satan. De même la foudre qui tombe sur les brebis et les bergers du patriarche. (Job, I.) Les démons ne se contentent pas d'attaquer les âmes; ils s'en prennent aussi aux corps. La lèpre qui dévore Job et le couvre de plaies est leur oeuvre (Ibid., II). L'épine qui tourmente saint Paul, et dans laquelle la plupart des exégètes reconnaissent une maladie physique, a été enfoncée dans sa chair par un « ange de Satan » (II Cor., XII, 7). Un pécheur public et scandaleux, l'incestueux de Corinthe, a été livré au démon par l'Apôtre « pour la destruction de sa chair » (I Cor., V, 5. Cf. I Tim., I, 20). L'Évangile aussi désigne ouvertement les démons comme la cause de certaines maladies physiques. Ces maladies se compliquent parfois de possessions proprement dites: pas toujours. La femme percluse, par exemple, que Jésus guérit, n'est pas une possédée: elle était au pouvoir d'un « esprit de faiblesse », « Satan l'avait liée » de sorte qu' « elle ne pouvait se redresser » (Luc., XIII, II). Chez l'enfant épileptique, le démon ne donne aucun signe de sa présence sinon les crises même du mal (Mt., XVII, 14; Mc., IX, 17; Luc., IX, 38). Le muet (Mt., IX, 32) et l'aveugle muet (Mt., XII, 22) ne sont rien d'autre, bien que leurs infirmités soient d'origine diabolique (M. J. SMIT, professeur au Séminaire archiépiscopal d'Utrecht, (De Daemoniacis in historia evangelica. Rome, Institut biblique, 1913), pense que les cas de maladie (cécité, mutité etc) où le démon est dit être dans le patient, sont des cas de possession. Je ne suis pas de son avis. Une présence diabolique dont le seul résultat mentionné est d'altérer le bon fonctionnement des organes physiques, n'est pas nécessairement la possession, dont les signes caractéristiques sont tout autres. Par contre, le même auteur accorde que la femme percluse n'était pas une possédée (cf. p. 179-180). Ce cas-là au moins semble donc indiscutable. - Il est inutile de rappeler ici que les Évangélistes distinguent les simples malades des possédés malades ou non, et le pouvoir guérisseur du Christ de son pouvoir d'exorciste. Dans les foules qui implorent sont secours, il y a les malades et les possédés. Voir, par exemple, Mc., I, 32, 34; Lc., VI, 18). En revanche, le fou furieux de Gerasa (maniaque aigu) est habité par des esprits qui parlent en leur propre nom, reconnaissent Jésus comme Fils de Dieu et comme leur Maître (Mc., V, 2; Luc., VIII, 26; cf. Mt., VIII, 28, qui parle de deux hommes dans cet état.).

      A ce dernier épisode se rattache l'histoire des pourceaux dans lesquels, avec la permission de Jésus, entrent les démons chassés de l'homme, et qui, affolés, vont se précipiter dans la mer. Ce récit a choqué beaucoup de modernes. Cependant, pour qui admet la possibilité des possessions diaboliques, il n'offre aucune difficulté particulière. « Si le démon, dit le P. Lagrange, peut exercer une telle maîtrise sur une créature raisonnable, on ne peut rien objecter à son action sur les animaux » (Commentaire sur l'Évangile de Saint-Marc, p. 133. L'exégète anglican PLUMMER (op. cit., p. 228) écrit de son côté: « Il n'y a rien dans l'expérience qui nous empêche de croire que des esprits mauvais puissent agir sur les bêtes brutes; et la science confesse qu'elle n'a aucune objection a priori contre une telle hypothèse ».)

      Enfin plusieurs actes liturgiques, pratiqués par l'Église, supposent la possibilité d'une présence ou d'une action diabolique jusque dans les éléments inanimés. Le sel, et surtout l'eau, avant d'être employés à l'administration du baptême, sont exorcisés: « Exorcizo te creatura salis... Exorcizo te creatura aquae »; défense est intimée au démon d'y exercer ses influences maléfiques. (Tibi igitur praecipio, omnis spiritus immunde, omne phantasma, omne mendacium, eradicare et effugare ab hac creatura aquae... (Bénédiction de l'eau baptismale en dehors du Samedi Saint et du Samedi de la Pentecôte). Procul ergo hinc, jubente te, Domine, omnis spiritus immundus abscedat: procul tota nequitia diabolicae fraudis absistat. Nihil hic loci habeat contrariae virtutis admixtio: non insidiando circumvolet, non latendo subrepat, non inficiendo corrumpat. Sit haec sancta et innocens creatura, libera ab omni impugnatoris incursu et totius nequitiae purgata discessu. (Bénédiction de l'eau baptismale le Samedi Saint). - Et l'Église tient que les éléments, eau, sel, cierges, etc., ainsi exorcisés et bénits, ont la vertu d'écarter le démon des lieux où ils se trouvent. (Ordo ad faciendam aquam benedictam. Benedictio candelarum. Rituale Romanum, Tit. VIII, c. 2 et 3.) ).


V

      De quelle nature est l'empire exercé dans le monde par les esprits du mal? Ce n'est pas un empire général et absolu.

      Il ne faut pas faire de Satan un rival de Dieu, quelque chose comme le Mal personnifié, le Mal « existentiel », pourrait-on dire, opposé au Bien infini et subsistant, qui est Dieu. Ce serait du manichéisme. Le mal pur et total n'existe pas; dans les esprits déchus eux-mêmes il y a du bien: leur splendide nature, sortie des mains de Dieu, et qui survit sous les hideurs du péché et de la haine.

      Satan n'est pas non plus le Principe unique et universel de tout le mal commis ici-bas. (Ce serait donc se leurrer que de chercher dans les interventions diaboliques ici-bas la réponse ultime au « problème du mal ». Il y a là deux sujets absolument distincts, dont le second est beaucoup plus vaste que le premier et le domine, loin d'être dominé par lui. La chute de Satan et son rôle néfaste postérieur sont des faits, de purs faits, dont nous sommes instruits par la Révélation, mais qui n'apportent et n'ont la prétention d'apporter aucune solution au problème du mal en général. Au lieu de remplacer ce problème, de se substituer à lui, et encore moins de le résoudre, ils nous obligent à le poser: ils nous poussent impérieusement dans le domaine spéculatif. L'action des esprits mauvais et l'existence même de leur malice ne sont que des aspects particuliers du problème qui tourmente les âmes, du scandale qui - nous le savons assez - les arrête souvent sur le chemin de la foi. Comment est-il possible qu'une créature originellement bonne, sortie telle des mains de Dieu, se soit pervertie? Et plus généralement, d'où vient le mal physique et moral dans la création d'un Dieu bon? Qu'ici bas il procède ou non d'influences sataniques, il reste ce qu'il est, et le scandale qu'il cause demeure identique. Un Kierkegaard, un Karl Barth, qui regardent comme une intrusion sacrilège tout travail de l'intelligence et du raisonnement sur les données révélées, rediraient peut-être ici assez volontiers le mot prêté à Tertullien: Credo quia absurdum. La tradition catholique ne nous enseigne pas ce culte de l'irrationnel. Elle ne réprouve point la philosophie ni la métaphysique: elle s'en sert au besoin. On sait que le problème spéculatif du mal arrêta longtemps le jeune Augustin sur la voie de la conversion (Confession, III, 7, n° 12; V, 10, n° 20), et que la solution hautement métaphysique de ce problème contribua à le détacher définitivement du manichéisme. C'est donc aller un peu loin que de traiter cette solution comme une « supercherie » dialectique, dont « les esprits religieux » ne sauraient être dupes (Louis BOUYER: Le problème du mal dans le christianisme antique. Dans la revue: Dieu vivant, 1946, N° 6, p. 18). Saint Augustin n'était-il donc pas un « esprit religieux »?). Nous l'avons vu, à côté de lui, collaborant trop souvent avec lui, il y a la liberté humaine, affaiblie par nature, susceptible de céder à l'attrait du mal comme d'y résister. Aussi, dans le domaine moral, l'influence démoniaque n'est-elle pas nécessitante: en dernière analyse l'homme est toujours responsable de son péché.

      Cette influence diabolique peut néanmoins être dite constante en ce sens à moins d'un privilège tout à fait exceptionnel, personne n'y échappe absolument. Qu'il y ait ou non des fautes attribuables à la seule liberté (Voir ci-dessus, p. 3 et 4), l'enseignement révélé et la liturgie ne nous permettent pas de douter qu'à un moment ou à l'autre, celui « qui rôde autour de nous » pour nous perdre (Ia Pstr., v, 8.) ne nous atteigne de ses traits. Les tentations diaboliques intérieures sont le lot commun, elles font partie du régime ordinaire de l'humanité.

      Mais en dehors d'elles il n'y a pas de trace, dans les Saintes Écritures, d'une délégation générale que Satan aurait reçue pour troubler et tourmenter à son gré les mortels. « Prince de ce monde » au sens où nous l'avons dit, il n'est pas pour autant le maître des événements. Il ne saurait rien faire, dans aucun ordre, sans la permission divine. Pour l'ordre physique, les exemples scripturaires que nous avons apportés le prouvent suffisamment. Satan ne peut attaquer Job qu'après en avoir obtenu de Dieu l'autorisation spéciale. L'ange de Satan qui « soufflète » saint Paul en lui infligeant une maladie humiliante, a été envoyé par Dieu pour empêcher l'Apôtre de s'enorgueillir de ses révélations. (II Cor., XII, 7. Cf. ci-dessus, p. 499).       Les interventions du démon dans le domaine matériel sont toujours particulières, occasionnelles, limitées à des circonstances spéciales. Elles sont de deux sortes, qui correspondent respectivement à ce que sont, du côté de Dieu, le miracle et la Providence. De même qu'il y a les miracles divins, opérés par la Puissance souveraine qui modifie à son gré les éléments et les lois de sa création, il y a les prestiges diaboliques (« L'apparition de l'Antechrist se produit selon l'action de Satan, parmi toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges menteurs »... II Thess., II, 9; Mt., XXIV, 24.) accomplis en utilisant simplement les lois et les éléments naturels, mais d'une façon qui dépasse les pouvoirs de l'homme ou de la nature d'une façon et tranche sur le cours ordinaire des choses. Le type actuel de ces prestiges serait, par exemple, la possession proprement dite, où le démon se sert d'une bouche et d'un souffle humain pour articuler les sons d'une langue ignorée du possédé. En second lieu, de même que la prescience divine, sans sortir du train coutumier du monde, ordonne les circonstances naturelles à ses fins d'amour et de justice, - par exemple, pour répondre à une prière ou pour châtier - de même certains événements, d'apparence et de structure intime tout ordinaires, - une maladie, une tempête, un échec, - pourraient-être amenés, pour des fins perfides, par une intervention diabolique qui s'insérerait dans la trame des choses comme le fait la liberté humaine. Mais au fond, ces deux espèces d'interventions diaboliques ne sont pas essentiellement différentes; l'esprit mauvais agit toujours de la même manière: non pas en maître absolu, mais en utilisant les choses selon leur nature qu'il ne saurait modifier, groupant par exemple certains éléments, ménageant la rencontre de circonstances apparemment fortuites. (C'est pourquoi saint Thomas enseigne qu'il n'y a pas de miracles vrais, au sens propre et plein, en dehors des miracles divins. Ia, q. 114, a. 4.)


VI

      Que conclure de ce chapitre de démonologie théologique? Que ceux qui attribuent au démon des calamités d'apparence et de structure naturelles, n'ont peut-être pas tort entièrement et dans tous les cas. Sans doute, l'action diabolique n'étant pas générale, il est difficile de savoir avec certitude qu'elle a lieu hic et nunc. Mais du moment qu'elle est possible, sinon vraisemblable, dans un cas donné, on est autorisé à prendre des moyens surnaturels pour en garantir les patients. L'Église nous y invite. En dehors de l'exorcisme proprement dit, qu'elle réserve exclusivement aux possédés, elle a des prières et des rites applicables à toutes les misères humaines, et où elle n'oublie pas de mentionner parfois celui qui en peut être l'auteur sinon unique et direct (comme dans la possession), du moins partiel et dirigeant. L'eau bénite est faite expressément pour écarter des lieux et des personnes sur lesquels elle est répandue , « toute la puissance de l'ennemi et l'ennemi lui-même avec ses anges apostats. » De même le sel bénit. L'huile (non-sacramentelle) est bénite et « exorcisée » pour que les malades qui en seront oints soient délivrés « de toute langueur et infirmité, de toutes les attaques insidieuses de l'ennemi et de toute adversité ». La bénédiction des malades débute par une oraison où il est dit: « effugiat ex hoc loco omnis nequitia daemonum ». L'oraison quotidienne de Complies demande à Dieu d'écarter de la maison où les hommes vont dormir « toutes les embûches de l'ennemi ». Il n'est que de parcourir le Rituel pour y trouver quantité de prières et de cérémonies ayant le même but, appliquées à des objets ou à des lieux divers, et contenant la même formule déprécatoire contre les maléfices de Satan: bénédiction du pain, d'une fontaine, d'un puits, d'un four, etc. Enfin « l'exorcisme contre Satan et les Anges apostats » (que l'on appelle parfois « le petit exorcisme » - exorcisme improprement dit, car il ne s'applique pas aux possédés), prescrit par Léon XIII, vise à protéger l'Église et les fidèles de toutes les attaques, troubles et persécutions ouvertes ou sournoises qui les menacent, et dont Satan est explicitement déclaré l'inspirateur.

      Si donc beaucoup de superstition, de légendes puériles, d' « on-dit » non vérifiés et non vérifiables pullulent dans les croyances populaires sur le démon, celles-ci contiennent néanmoins une âme de vérité; elles ont un fondement lointain dans la Bible et l'Évangile: tradition déformée, chargée de surcroissances parasites, mais non pas fausse de tous points et à rejeter en bloc. Dans cet étrange magma on peut discerner quelques restes des doctrines chrétiennes.

      Mais que cette concession mesurée et partielle ne nous conduise pas à un autre extrême. Aucun esprit sensé, nous l'espérons, ne pensera que le point de vue exposé ici doive éclipser tous les autres, devenir unique, total, exclusif. Il serait fou de s'en tenir aux prières et aux rites religieux pour obvier à tous les maux et, par exemple, de soigner les maladies par des remèdes exclusivement surnaturels. Nous avons rencontré ailleurs et stigmatisé comme il se devait, l'opinion de certains illuminés qui ne veulent voir, dans les pensionnaires des asiles, que de purs possédés, justiciables du seul exorcisme (Les maladies nerveuses ou mentales et les manifestations diaboliques, p. 203-204). Même si des influences diaboliques interviennent dans un événement, ce n'est pas une raison pour que les autres causes - normales, humaines, naturelles - cessent d'y agir. Aussi bien, nous avons vu que les esprits mauvais emploient ces dernières comme des instruments; si donc on arrive à briser l'instrument ou à en énerver l'efficacité par des moyens du même ordre que lui, on aura remporté une victoire sur l'agent qui l'employait.


      Paris

Joseph DE TONQUÉDEC, S. J.      


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